les-mots-parleurs

les-mots-parleurs

Un passé révolu...

Un passé révolu …

C’était, j’en garde le souvenir intact, un dimanche de novembre, en milieu de matinée, il y a un peu plus de 20 ans. Ce dernier jour de la semaine, plus que tous les autres, je l’ai toujours invariablement associé à une forme de vacuité existentielle, solidement arrimée au fil des ans.

Ce dimanche donc, avait commencé en parfaite cohérence avec ma vie d’alors, je veux dire, sur un mode insipide et ennuyeux. Comme d’habitude, je m’étais levé sans joie ni tristesse. Que pouvais-je désirer d’autre à cette époque ? Peut-être simplement de vivre en toute plénitude une forme de paix intérieure que rien ne viendrait perturber, et sans doute aussi, correspondre à cette image onirique récurrente de mon propre corps se laissant doucement flotter sur les ridules d’une mer morte.

Encore en pyjama, les cheveux en désordre, le visage assombri par une barbe de 3 jours, chaussé de mes vieilles pantoufles usées à la corde, et les yeux dans le vague, je déambulais à pas lents et indécis dans les 40 m² de mon appartement de banlieue. L’angoisse des dernières heures du weekend allait, je le savais d’expérience bientôt réapparaître et avec elle ses effets dévastateurs sur mon moral.

Je me souviens précisément que le lendemain était le jour anniversaire de mes 33 ans et passé l’orgueil amusé d’atteindre cet âge Christique, la perspective de devoir répondre aux vœux de mes parents et au plus, de 2 ou 3 autres personnes, suscitait en moi un réel mais indéfinissable désagrément.

Ma journée avait donc débuté comme j’en avais pris l’habitude : par une sorte de torpeur invalidante qui m’habiterait jusqu’au coucher. La seule chose à laquelle je devais veiller étant de ne surtout rien faire. Mais ce vide qui me satisfaisait si bien, la vie l’a en horreur et c’est sans doute ce qui décida le téléphone à sonner. A cette époque, il était encore filiaire et la présentation des numéros n’existait pas. Je ne voulus pas céder à cette entrée par effraction de mon domicile et qui plus est, un dimanche, alors que je croyais avoir fait le nécessaire pour n’attendre rien ni personne !

Aussi, Je décidai de ne pas répondre et de laisser la sonnerie retentir bien qu’elle fut très agressive à mes oreilles. Au bout d’une dizaine de drings elle s’arrêta et j’en ressentis comme un soulagement, une victoire sur la brutalité de la vie.

Mais ce répit fut bref car une poignée de secondes plus tard, la sonnerie reprit de plus belle et toute aussi agressive. Contraint, Je décrochai, prêt à en découdre avec l’importun, mais à l’autre bout du fil, je reconnus la voix de mon cousin Edmond, l’un des rares membres de ma famille avec qui j’avais gardé contact.

A son ton, j’éliminais de suite la mauvaise nouvelle qui arrivait souvent par téléphone et qui gentiment énoncée pouvait vous ficher la journée en l’air.

Comme à son habitude, Edmond, qui voulait toujours valoriser plus que de mesure son message, me dit sur le ton à la fois énigmatique et supposé supérieur de celui qui possède une information que l’autre n’a pas : Sylvain, je te passe quelqu’un dont la voix ne devrait pas t’être étrangère, à toi de voir !

A l’autre bout du fil, une personne que j’étais donc censé reconnaître, et paraissant toute aussi satisfaite d’elle-même qu’avait pu le paraître mon cher cousin. C’était une voix d’homme pareille à celle de millions d’êtres vivant sur la même « planète-terre » que moi et cela aurait probablement dû à ses yeux suffire pour que subitement, à l’emporte-pièce je le reconnaisse et lui tombe dans les bras, même si nous n’étions qu’au téléphone, envahi d’une irrépressible émotion. Mais cela ne se passa pas ainsi.

Agacé mais avec quelques résidus très anciens de courtoisie et aussi tempéré par la présence de mon cousin aux côtés de mon interlocuteur non encore identifié, je répondis que je ne voyais pas et que je n’étais pas vraiment dans les dispositions d’esprit, un dimanche, si tôt, pour me livrer à un tel exercice.

Intimidé m’a-t-il semblé alors par mon ton peu amène, l’illustre inconnu rompit très vite l’insoutenable suspense et se présenta. C’était Gérard, un ami d’enfance perdu de vue depuis belle lurette.

Gérard qui tenait une cordonnerie de quartier dans un arrondissement chic de Paris. En apparence très satisfait de sa réussite sociale, il m’abordait avec la petite pointe de suffisance bourgeoise de ceux qui partis de rien estiment être arrivés à quelque chose !

Ah Gérard, c’était effectivement une personne qui avait beaucoup compté quand j’étais adolescent mais, c’était si loin ! Tandis qu’il débitait ses âneries convenues sur le chemin parcouru, les souvenirs encore frais qu’il conservait de cette époque et les sentiments d’amitié qui nous unissaient, je pensais : Dois-je me réjouir de le voir ressurgir d’un passé tellement révolu ? A quoi bon nous remémorer ces temps anciens pour devoir ensuite constater effarés les cicatrices de la vie ? Gérard continuait de parler, il ne faisait que cela et ne cherchait même pas à me questionner. Sans doute, cela viendrait- il plus tard. Pour l’heure, il se déversait.

Plus il avançait dans son monologue, plus je me distançais de lui, au point de ne plus l’écouter qu’en fond sonore. Cela dura ainsi cinq bonnes minutes, quand je refis brutalement surface alors qu’il avait dû répéter 2 fois la proposition que je redoutais d’un rendez-vous pour déjeuner et parler de tout cela.

Sans réfléchir, je lui répondis que ce serait avec joie et impatience. Nous convînmes donc d’une date et d’un lieu et, pour sécuriser le tout, nous échangeâmes nos téléphones.

Dois-je dire que le numéro que je lui donnai était fantaisiste et que figurant dans la liste rouge du bottin, il n’avait qu’une chance très infime de pouvoir me retrouver. Je ne suis ni fier, ni heureux d’avoir pu échapper à cette rencontre dont je n’attendais rien car je sais par expériences qu’il peut être vain, voire douloureux de vouloir à tout prix courir après le passé. Certains fossés sont infranchissables et mieux vaut ne pas s’y risquer. Je crois avoir acquis sur ce registre, une certaine sagesse.

Il me reste une question : Pourquoi et comment ce court épisode de ma vie : l’appel de mon cousin et l’échange avec Gérard ont-ils refait surface et si longtemps après ? Faut-il y voir l’âge aidant, le désir de revisiter mon histoire, ou peut-être, moins incertain La prémonition de ma propre fin ? Les fouilles archéologiques ne sont pas ma spécialité mais je subodore qu’on n’échappe pas à une forme d’évaluation de son propre parcours, c’est à voir….

Sylvain Tahar

 



06/01/2018
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 1912 autres membres