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Soumission de Michel Houellebecq

Méfions-nous des littéralistes, c’est toujours ceux-là qui brûlent les livres.

 

« C'est pas le moment de chroniquer Houellebecq » nous dit Christine Angot qui a adressé son « merde à celui qui le lira » à la sortie du roman. Ainsi, ce serait un roman qui salit, pas loin d'un outrage à la morale publique. On songe à l'époque où l'on condamnait les poètes maudits et à Baudelaire qui n'avait pas peur de dire: « dans ce livre atroce, j'ai mis toute ma haine ».

 

Alors, pourquoi nous asséner cette  conception moralisatrice de la littérature ? Houellebecq serait amoral et dénué de toute humanité, ne se soumettrait pas aux normes littéraires ? Les prudes critiques s'offusquent qu'on  parle de l'affaissement des chairs (en parfaite résonance pourtant avec l'avachissement de la culture occidentale que Houellebecq aime tant décrire) et de « sécheresse vaginale » (la belle affaire) . 

                                                                            

Et puis d'autres n'aiment pas que Houellebecq « raille l'antiracisme, les universitaires, ceux qui essayent de trouver quelque chose derrière la réalité » Ah! Ça oui, il raille.       Il raille les intellectuels peine-à-jouir, le prêt à penser, les journalistes, la droite libérale, les gender studies, la méritocratie républicaine, l'inculture de Le Pen, l'héritage républicain recyclé par le FN, la gauche tétanisée par son antiracisme, l'humanitarisme «poisseux» des catholiques, la politique pro-arabe de la France depuis de Gaulle, l'amour des pétrodollars qu’il faut «caresser dans le sens du poil » (« ça vous dit quelque chose la générosité du Qatar? »), l'humanisme «soft » et sa «version hard », le communisme, le fascisme («tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes»), le patriotisme («les nations dans leur ensemble n'étaient qu'une absurdité meurtrière... de là découlaient semblait-il le nihilisme, l'anarchisme et toutes ces saloperies »), les islamogauchistes («une tentative désespérée de marxistes décomposés, pourrissants pour se hisser hors des poubelles de l'histoire en s'accrochant aux forces montantes de l'Islam»...) Oui, on rit. Alors, on peut être mal à l'aise avec "la surface plane d'un miroir où l'on se voit" mais ce sont les français que l'on y voit, bien plus que les musulmans. Serait-ce que regarder dans le miroir, en France on n'aime pas?                      Qu'y voit-on dans le miroir de Soumission? La médiocrité des élites françaises, les français lâches qui se soumettent aux plus forts : pas la botte mais l'argent, ce que Houellebecq qualifie d’«acte pour ainsi dire de collaboration ». (En Allemagne, on a adoré le roman).

 

On accuse Houellebecq de faire du superficiel, de se contenter du symptôme. Bien peu d'attention tout de même : le dernier chapitre est entièrement écrit au conditionnel.       Il s'agit donc bien d'un fantasme, fantasme de soumission, exploré par un romancier et non par un sociologue.                                                                                                                                   Et le point de vue en littérature alors? Celui qui nous dit l'inanité des choses, qui vomit sur les idéaux humanistes (dont sa «putain de névrosée de mère» est issue), qui nous dit sa délectation morbide, sa hantise du suicide (là aussi en parfaite résonance avec tous les auteurs de livres sur le suicide de l'occident cités par le personnage, Rediger), celui qui nous confie sa déchéance et ses défaillances, c'est un narrateur en proie à l'ennui baudelairien, le double de Huysmans, justement l'objet d'étude du narrateur universitaire. C'est le point de vue d'un grand dégoûté qui interroge de manière lancinante sa présence au monde («qu'est-ce que je fais là?» ou bien « je n'ai même pas d'Israël où aller.») On lit l'histoire d'un narrateur en proie à l'épuisement vital, au renoncement de la volonté, qui trouve son ultime jouissance dans la soumission totale. Fantasme aussi d'une soumission aux valeurs patriarcales pour un narrateur qui s'émerveille devant la famille juive unie de Myriam : « une tribu familiale soudée; et par rapport à tout ce que j'avais connu c'était tellement inouï que j'avais beaucoup de mal à m'empêcher d'éclater en sanglots ».                                                                                                                  A la recherche donc d'une structure perdue (« comment surmonter la perte? » s’interroge le narrateur). C'est bien à une structure, à « une épine dorsale » qu'il finit par se soumettre avec délice : le prosélytisme « simple et structuré » des discours envahissants de Rediger. Seulement, cette structure, ce n'est plus le catholicisme exsangue qui l'offre, c'est l'Islam. L'islam dans Soumission, c'est un mélange incongru de wahhabisme saoudien et d'Islam politique à la Turque, fiction oblige : retour aux valeurs traditionnelles très proche de la révolution conservatrice prônée par le musulman Afro-Américain, Louis Farrakhan lors de sa marche d'un million d'hommes. D'où le cri du cœur du narrateur qui résonne dans tout le livre : « Fuck autonomy» (une mère autonome et égoïste, le narrateur connaît, Houellebecq aussi). Vive la soumission donc.  L'Islam pour le narrateur, ce n'est pas la soumission à Dieu (sens originel du mot Islam) mais la soumission au réel : «l'Islam accepte le monde tel qu'il est». Parfait pour un idéaliste déçu. Aux orties l'aspiration chrétienne à un au-delà meilleur. Le réel selon Houellebecq, c'est le langage du corps (la baise, la bouffe). Le narrateur bande dans le vide mais il bande quand même encore un peu. Délicieuse ironie : le rigorisme, si haïssable à nos yeux, des mœurs musulmanes se révèle beaucoup plus jouissif que le christianisme. Il ne réprime pas les pulsions, il leur donne un cadre : en bon musulman, il pourra jouir de ses épouses et elles pourront même avoir 15 ans. Déjà dans Mars, Fritz Zorn comparait les mérites de l'Ancien testament et du nouveau et entre le dieu qui récompensent Abraham par des chameaux et celui qui offre le royaume des cieux, il préférait le dieu qui permet la jouissance terrestre ancrée dans la vie. Phobie de l'Islam alors?

Houellebecq détricote, s'attaque aux mythes fondateurs de notre civilisation. A nous qui canonisons tant nos Lumières, il nous raconte que la soumission à l'Islam liberticide, c'est le salut. Tout ce que l'on révérait, la sacro-sainte autonomie de l'individu, part en fumée. Par un renversement inouï des perspectives, le péril de l'islamisation, devient « le nouvel âge d'or ». Alors la fatwa, ou plutôt l'anathème, contre Houellebecq vient-elle vraiment de l'islam? Les pays musulmans verraient-ils d'un si mauvais œil les musulmans devenir les maîtres du monde? Seuls les islamistes vont finir par croire les accusations d'islamophobie : ils ne savent pas lire.

Etrange pouvoir de la littérature que ces fascinants jeux de miroir, ce basculement ironique. Pourtant, «nous étions sincères » dit le narrateur. Livre ironique et sincère à la fois donc. Merci à Houellebecq de nous dire son amour de la littérature qui, elle seule, permet d'aussi étonnantes mises en abîme : « l'auteur a eu cette idée brillante : raconter dans un livre condamné à être décevant, l'histoire d'une déception. Ainsi, la cohérence entre le sujet et son traitement emporte l'adhésion esthétique... »

 

Insoumis donc, ne nous laissons pas intimider par tous les littéralistes. C'est toujours ceux-là qui brûlent les livres!

 

Mona.

 

 



01/11/2017
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