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Rue des rosiers quartier du Marais publié dans Paroles de la rue des Rosiers 2

Mon quartier du Marais……

 

A chacun ses territoires, ses zones de vagabondages, ses refuges…

 

Dans mon jeune âge, ils avaient nom Belleville, Montmartre et les grands boulevards, où plus intimidants, les Champs Elysées, lieux emblématiques et prestigieux de la capitale. C’est donc dans les 9ème, 10ème et 20ème arrondissements de Paris, qu’enfant, j’accompagnais mes parents pour les sorties en famille  ou les achats de la nourriture « cacher » impossibles à trouver ailleurs, et bien plus tard les 7eme  et  8ème pour «sortir» comme on disait.

 

Avant, je ne connaissais le quartier du Marais que vaguement et seulement par ouï-dire. Il ne m’était jamais venu à l’idée de m’y aventurer. Pourquoi ? Sans doute parce que confusément, son nom à lui seul, évoquait cette distinction territoriale et sociale qui scindait en deux la communauté juive partagée entre les ashkénazes d’une part et les sépharades de l’autre, clan auquel j’appartenais de par mes parents et ma Tunisie natale.

 

Mais la vie, ou l’histoire tout simplement, abattent souvent des cloisons dont on s’aperçoit tardivement qu’elles n’étaient que fictives. Il en est ainsi de ces frontières identitaires, constructions artificielles qui ne représentent au fond des choses, que des traits sur une carte en papier.

 

C’est l’attentat du mois d’août 1982 perpétré sur le restaurant « Jo Goldenberg » situé dans la rue des Rosiers qui a déclenché un sursaut salvateur dans la communauté juive parisienne. Son onde de choc a créé un élan de solidarité plutôt inattendu entre les sépharades et les ashkénazes, mettant ainsi un terme à ces querelles picrocholines qui les opposaient de longue date.

 

Depuis, les lieux se sont ouverts, les regards croisés, les personnes se sont parlé et progressivement, des liens se sont noués, suscitant enfin rapprochements et intérêts réciproques.

 

Mon Marais à moi, il s’est construit lentement, avec je l’ai dit, au départ, l’effroi provoqué par l’attentat du restaurant Jo Goldenberg. Je me suis rendu sur ces lieux où je n’étais jamais allé auparavant, mû par un élan de solidarité qui à l’évidence, avait suffi à rendre caducs les clivages anciens. Une fois passée la stupeur devant ces traces de barbarie, je décidais d’y revenir souvent, et comme le font les archéologues, procéder à des fouilles.

 

D’abord, ce fut l’immeuble qui abritait le Hammam, ou le bain Rituel des futures épouses, le Micvé, était pratiqué, puis, celui de l’école professionnelle de l’ORT, une institution dans le judaïsme français, les ruelles étroites, les fonds de cour anciens et enfin, ces mélanges de populations bigarrées de commerçants, de religieux, de mendiants et d’orgueilleux, chacun cohabitant, un peu comme dans les toiles de Hopper dans une indifférence silencieuse.  

 

On a raison de dire qu’il faut nommer les choses, mettre des mots sur des pensées, des émotions pour leur donner une forme transmissible, aussi éphémère soit elle. Les noms des rues procèdent à l’origine du même principe. Ils sont censés nous rappeler des personnages ou des moments historiques de ces lieux.

 

Il en est ainsi de ce quartier du Marais souvent appelé « Pletzel » nom polonais qui désigne une petite place. Pour se l’approprier, il faut s’y promener lentement, laisser aller son regard, libre de toutes pensées normatives, arpenter avec curiosité ses rues, découvrir ses cours intérieures, écouter les gens se parler, regarder les vitrines des magasins, lever la tête… Apprendre les noms des rues, écouter leur musicalité, l’histoire qu’elles véhiculent, pour enfin fermer les yeux, s’imprégner de l’euphonie des noms, des odeurs mêlées, laisser libre cours à sa propre rêverie…

 

Dans la rue des Rosiers, visualiser la muraille érigée il y a des siècles par Philippe Auguste et les rosiers grimpants qui dit-on lui donnèrent son nom ; dans celle des Ecouffes, ancien nom des milans, emblèmes des prêteurs sur gages de l’époque, imaginer les boutiques obscures dans lesquelles se traitaient les affaires ; dans la rue Ferdinand Duval, anciennement « Rue des Juifs » renommée en 1900 du fait de l’affaire Dreyfus, se replonger dans l’atmosphère fétide de l’antisémitisme de l’époque ; dans la rue Malher en aucune façon liée au musicien dont le nom avait une orthographe très voisine, sourire de la confusion engendrée sur la grande majorité des esprits.

 

Et aussi les rues des Hospitalières St Gervais, de Charlemagne, du Roi de Sicile, de Cloche Perce, du Prévôt, du Bourg-Tibourg, des Franc-bourgeois, Vieille du Temple et encore les rues Lesdiguières, du Renard, de la Grande Truanderie, de la Verrerie, la rue Pavée, celle des Archives ou des mauvais garçons et tant d’autres encore attachées à mon histoire de France, même si elle ne fut pas vraiment celle de mes ancêtres.

 

Depuis ces temps reculés de ma mémoire, ce quartier n’a cessé d’évoluer, certains le regrettent et on doit les entendre. Des lieux certes prestigieux ont disparu des registres mais leurs enseignes sont restées et nul ne songerait à les retirer car ici, l’histoire est envisagée comme un devoir de mémoire et ils resteront pour longtemps la marque du quartier.

 

Ainsi, le sauna/hammam a cessé ses activités, remplacé par un magasin de vêtements, mais son mur a conservé intacte son enseigne. Il en va de même pour le restaurant « Jo Goldenberg » qui lui aussi a cédé la place à un commerce d’un autre type, mais il a lui aussi conservé sa devanture.

 

Des nouveaux venus se sont installés et parmi eux, le « Café des psaumes », un lieu à vocation associative créé par l’OSE (l’œuvre de secours à l’enfance) qui réunit sur ses 70m²au total et sur trois niveaux, un espace dédié à un salon de thé, un autre à des concerts et un dernier à une salle de réunion ou de conférences. Cet endroit au nom empreint de douceur et de poésie est un modèle de ce qu’on fait de mieux sur le registre associatif.

 

Ouvert à tous, sans distinction politique, confessionnelle ou autres, le Café des Psaumes offre chaque jour à ses visiteurs, des animations culturelles pour tous les goûts. Et si parfois, on peut regretter le confort précaire, ou s’y sentir à l’étroit on a tôt fait de l’oublier car cette forme de promiscuité facilite les échanges, abat les barrières et confirme l’authentique convivialité du lieu.

 

Le café est plutôt fréquenté par des personnes à la retraite, issues d’horizons parfois forts différents. Des hommes et des femmes venus passer un moment de détente, ou d’autres, désireux d’exercer une activité intellectuelle ou ludique qui les maintienne à niveau. Mais on côtoie aussi et ce n’est pas sa moindre qualité, des blessés de la vie en mal de solitude, de reconnaissance sociale ou simplement d’affection. Ici, ils trouvent presque toujours des personnes disponibles pour les écouter, les réconforter.

 

Je me surprends souvent, autour d’une tasse de café, avec des amis d’un jour ou de longue date, à évoquer l’histoire de ce quartier dans lequel je crois avoir trouvé ma place. Je m’y sens bien et j’y reviens toujours avec le sentiment d’avoir encore des choses à apprendre ou à partager.

De quoi continuer à donner du sens à ma vie et peut-être aussi de contribuer à ma mesure, à la transmission de cette mémoire si chère aux membres de la communauté. Je ne sais plus quel poète a dit que si les êtres humains ne sont pas éternels, les idées et l’histoire leur survivent toujours et c’est bien ainsi.

Sylvain Tahar  publié dans le livre Paroles de la rue des Rosiers 2

 

 



25/10/2017
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