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Le penseur de rodin ... suite et fin

...Une nuit, alors que je dormais profondément, je fus réveillé par une étrange sensation, un sentiment diffus d’une présence immatérielle dans ma chambre. Sans allumer de suite ma lampe de chevet, (je supporte mal l’éblouissement provoqué par le jaillissement de la lumière), je me mis à inspecter de mon lit l’espace intérieur de ma chambre dont je connaissais et pour cause, chaque détail.

Ma première impression, malgré l’obscurité, fut que rien n’avait bougé, tous les meubles étaient à leur place, aucun ne manquait. Mais, changement de taille, le rai de lumière du bas de la porte de ma chambre ne diffusait plus que partiellement sa lueur habituelle, en provenance du lampadaire de rue. Une présence inconnue, silencieuse, inquiétante et en tout état de cause intruse était donc postée en face de moi obstruant la porte.

Je me suis empressé de saisir l’interrupteur de ma lampe de chevet et bien sûr, je mis du temps à le trouver, en proie à un réel mouvement de panique. Quand enfin, je parvins à faire la lumière, je fus sidéré de reconnaître le Penseur, toujours dans cette même position réflexive que le monde entier lui connaît. Il me regardait sans me voir, avec cet air perclus de solitude et de perplexité tant attaché à son nom-titre. Il s’était débarrassé de sa sellette et en avait par la même profité pour prendre les centimètres qui lui manquaient pour recouvrer une taille humaine.

Le caractère surréaliste de cette visite dans ma chambre, au milieu de la nuit, m’a de suite installé dans l’atmosphère des films d’épouvante. Mais mes références étaient ailleurs et J’ai très vite pensé à la figure mythique venue d’outre-tombe du « Commandeur » qui provoqué par « Don Juan » s’est déplacé un soir, jusque chez lui, pour l’emmener aux enfers.

J’ai aussi éprouvé, à cet instant précis, le sentiment de vivre un moment d’une rareté historique irréfutable, comme il ne s’en produit que très exceptionnellement dans une existence. Je ne me sentais pas le droit de reculer devant cette porte ouverte à l’inconnu, à ce monde de l’invisible avec qui, disent certains, nous cohabitons sans nécessairement en avoir conscience. Du reste, ce qui m’arrivait, ne l’avais-je pas moi-même initié, en visitant si souvent le Penseur dans sa propre demeure ?

Passée la stupeur et le silence nécessaire pour reprendre mes esprits, passé aussi ce moment où je me suis convaincu d’être toujours vivant, ma voix que je ne connaissais plus émit presque inaudible, un pitoyable : « vous ? ». La réponse se faisait attendre, mais si le penseur avait fait le déplacement jusque chez moi, ce ne pouvait pas être pour prolonger son mutisme du musée, il devait certainement avoir quelque chose en tête, comment pouvait-il en être autrement ?

Sa visite, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, avait un objet mais il fallait s’en assurer. Avait-il décidé une fois pour toutes de se murer dans le silence et de me le signifier ? Dans l’affirmative, par quels moyens pouvais-je le dissuader de poursuivre sur cette voie ? A moins que… Il pouvait aussi nourrir une colère à mon égard, celle d’un être qui a perdu sa tranquillité, dont l’existence aurait été troublée, perturbée par la curiosité malsaine d’un visiteur en mal d’émotions et qui forcerait en dépit de toutes les règles de bienséance, le passage en des lieux strictement privés.

Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, je reprenais confiance. S’il était venu pour se défaire de moi, il en aurait déjà largement eu le temps. Cinq bonnes minutes venaient de s’écouler depuis ma très pénétrante formule de bienvenue : « Vous ? ».

Son corps, inerte jusque-là, commença alors à donner des signes de vie intérieure. Il s’anima, d’abord imperceptiblement, puis avec ce naturel propre aux humains, il se déploya, confirmant par la-même son imposante stature. Le penseur était-il en train de me donner accès à cette relation tant recherchée ?

Mettant enfin un terme à un silence devenu insupportable, d’une voix lente et rocailleuse, le penseur commença à s’exprimer. D’abord, il me dit qu’il était né à Meudon, dans l’atelier d’artiste de son géniteur, que sa gestation avait duré plus de deux ans, Rodin ayant abandonné plusieurs fois son œuvre pour la reprendre ultérieurement. Le décès de son père survenu il y avait plus de 50 ans avait été très douloureux et il peinait aujourd’hui encore à s’en remettre. De plus, avoir dû quitter sa maison natale à Meudon pour la rue de Varenne n’avait pas arrangé son moral et il avait depuis sombré dans une forme de dépression que personne parmi les millions de visiteurs ou même les conservateurs du musée n’avait jusqu’ici décelée. Sa vie était donc confortable mais dénuée de sens.

Il y aurait, à l’écouter, beaucoup à dire pour informer le monde des vivants sur les duretés de la vie des œuvres qui ne sont ni tout à fait humaines ni tout à fait matérielles. Tandis qu’il me parlait, je vis une larme couler sur son visage. Elle avait la beauté scintillante d’une perle de rosée. Penseur ne chercha pas à la dissimuler.

J’étais ému comme jamais je ne le fus. J’étais en train de vivre à ce moment précis, la validation d’une conviction à la fois intuitive et poétique, qui envisage dans le sillage de Lamartine, que « les objets inanimés ont une âme qui s’attache à leur âme et leur donne la force d’aimer ».

Que pouvais-je lui dire ? Quel réconfort lui apporter, en dehors d’une écoute bienveillante et chaleureuse ? Nous en étions là, au bout de deux heures d’un échange inoubliable au cours duquel, Penseur s’était exprimé librement et avec force détails. 

Le silence de la nuit s’était à nouveau installé et je sentis confusément que notre échange était arrivé à son terme, qu’il nous fallait conclure, le jour n’allait pas tarder à se lever. Je lui proposai alors de devenir son ami pour toujours, son confident, son frère d’élection. Il accepta et avant de partir, il me fit la promesse que nous nous reverrions sans préciser ni dates ni lieux.

Penseur tint sa promesse et le fil du dialogue ne s’est jamais rompu entre nous. D’autres échanges, d’autres rencontres ont eu lieu, riches, chaleureuses et libres car toutes en dehors des contraintes du calendrier.

Jusqu’à ce jour de l’année dernière où victime d’un infarctus, je suis passé de l’autre côté, celui du royaume des morts et contre toute attente, Je m’y sens bien. Ce monde dit « des ténèbres » a pansé les blessures de ma vie terrestre et j’y trouve les espaces qui m’ont tant manqué de mon vivant. Ici, la matérialité n’a pas sa place et tout est virtuel donc possible. Les conflits n’ont pas lieu d’être et lorsqu’une ombre paraît elle se dissipe aussitôt par la force de l’esprit, car lui seul prévaut.

Aujourd’hui, pour en revenir à l’énigme de la création artistique à l’origine de ma rencontre avec Penseur, je sais la prévalence de la liberté. C’est elle qui délie l’artiste-créateur de ses contraintes et libère son esprit.

Le malheur de Penseur fut qu’on l’enferma dans une prison dorée habitée seulement par des morts qui l’étaient vraiment. Désormais, nous poursuivons nos rencontres, elles ont gardé le même intérêt des premières fois et ont gagné en spontanéité car nous sommes désormais du même côté de la barrière. Nous nous voyons quand nous en avons envie, toujours avec une joie profonde. Mais Penseur est resté prisonnier dans son musée et c’est peut-être dans cette direction qu’il faudrait rechercher le sujet de sa si longue et si mystérieuse réflexion.

 

Sylvain Tahar

 



02/01/2018
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