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Le Penseur de Rodin - 1ère partie

Comment percer le mystère de la création artistique, faire parler les œuvres, leur donner sens ? Toute personne ayant de l’intérêt pour les arts s’est nécessairement un jour posée la question et bien sûr, je n’y ai pas échappé. Pour moi, ce fut à l’occasion de ma première visite au musée Rodin et j’en conserve aujourd’hui encore un souvenir intact.

C’était en des temps forts reculés de ma vie, j’étais jeune, je découvrais les arts et j’avais une réelle appétence de savoir dans ce domaine… Je connaissais Rodin pour son talent, mais aussi, moins à son avantage, pour sa mauvaise réputation concernant Camille Claudel, son élève devenue par la suite son amante.

J’arpentais donc chaque pièce du musée avec lenteur et curiosité. Puis, alors que je me laissais porter par l’atmosphère sanctuarisée du lieu, je suis entré dans une salle dont l’espace paraissait exagérément grand, eu égard au faible nombre de visiteurs présents… Un peu à l’écart, je reconnus très vite le célèbre penseur de Rodin. Il n’avait pas la taille qu’on lui connaît dans d’autres lieux, ici, il ne devait pas excéder 70 cm. Il était juché sur une sellette, plaçant ainsi son visage à hauteur du mien.

J’ignore encore pour quelles raisons, je me suis posté si près face à lui et pourquoi je l’ai examiné avec une telle attention. Bien sûr, au départ, c’est l’œuvre que j’observais dans ses moindres détails. Mais le personnage avait de quoi intriguer : Il était entièrement dénudé et doté d’une musculature hors normes. Cependant, la force qui émanait de ce corps ne semblait lui être d’aucun secours pour répondre au questionnement dans lequel il paraissait plongé.

Assez rapidement et sans intention consciente, je suis passé d’une observation intuitive de l’œuvre à une autre, plus profonde, en tentant de percer son mystère. J’ai donc entrepris de sonder son âme, à travers l’expression de son visage que je n’avais jamais approché de si près.

Un fait étonnant retint mon attention : l’homme représenté était doté d’une fine moustache qui lui conférait, malgré sa nudité, une forme d’urbanité. Debout, face à lui, je le regardais crânement espérant qu’il cèderait à son indifférence forcément feinte, et tournerait enfin ses yeux vers moi. Mais rien n’y faisait, il restait imperturbable, oserais-je dire de marbre ? De quelle couleur étaient ses cheveux, sa peau ? Quel pouvait-être le timbre de sa voix ? Etait-il étranger ? J’étais bien incapable de le dire car Rodin, comme à son habitude n’a jamais commenté ses œuvres, laissant à chacun le loisir de les interpréter.

Je me suis très vite senti happé par le personnage, Incapable d’en détacher mes yeux. Comme si de rien n’était, tout naturellement, Je me suis assis sur un banc tout proche du penseur et j’ai tenté d’entamer avec lui, un dialogue silencieux. Je lui ai demandé son nom, son âge, à quelle période il avait vécu et comment fut sa vie ? Pour toute réponse, il m’opposa son silence, mais peut-être plus encore son indifférence en restant immobile et muet. Je lui ai alors parlé de moi, je lui ai donné mon nom, mon âge, ma profession, tous les critères signalétiques classiques qu’on renseigne sur les fiches d’hôtels... Rien n’y fit. Ce silence glacial, dura jusqu’à ce que je le quitte, à la fermeture des portes. Mais aussitôt sur le trottoir devant la sortie, j’eus conscience de l’impact considérable que cette rencontre aurait sur moi. Désormais, je ne pourrais pas en rester là et me contenter comme les millions de visiteurs précédents, du mutisme affiché et du reste imposé par le penseur. Je revins dès le lendemain et les jours suivants, toujours le soir, peu avant la fermeture, mû par cette volonté obsessionnelle : le faire parler, pour enfin avoir la réponse à ma question devenue existentielle : « A quoi pense-t-il ? »

Il m’était revenu à l’esprit le souvenir de ce joli conte d’Andersen « Le soldat de plomb » où le soir venu, les jouets d’un enfant s’animent et mènent en secret, à l’abri des regards humains, une vie normale. Et s’il en était de même pour les œuvres des musées, lorsqu’ils sont vidés de tous leurs visiteurs ? J’en étais persuadé, la proximité imminente de la fin de la journée pourrait inciter le penseur à baisser ses défenses et qui sait, à enfin sortir de sa prison de marbre. Je dus bien refaire une dizaine de visites, toutes spécifiquement dédiées au Penseur, sans que celui-ci ne daigne ou ne puisse émette un seul signe susceptible de m’encourager. Je continuais pourtant à y croire, et J’étais même parvenu à me convaincre de l’efficience évidente de la persévérance pour parvenir à mes fins. Mais, la vérité était là, indifférente à mes atermoiements. Elle tenait en ce bref constat : je n’avais pas progressé d’un iota.

Pourtant, que n’avais-je essayé pour amener le penseur à sortir de cette impasse où selon moi, il se trouvait ? Je me souviens lui avoir dit l’inutilité de s’enfermer dans des réflexions stériles, la nécessité de se libérer par la parole, en s’ouvrant aux autres, la nocivité du silence quand il est imposé, subi... Je me souviens lui avoir conseillé la lecture de certains ouvrages spécialisés dans le domaine des sciences humaines et certainement disponibles dans la librairie du musée… Un comble, je lui ai même parlé des vertus de certains massages d’inspiration indienne qui donnent, c’est établi, des résultats intéressants. Lui-même étant le fruit de longues manipulations, pourrait en éprouver les bienfaits et peut-être retrouver ainsi des émotions prénatales, primales. Mais cela ne servit à rien, toutes mes tentatives restaient vaines.

 

(Suite en 2018)

 

Sylvain Tahar

 



31/12/2017
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