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Le Crieur de nuit par Nelly Alard

Le Crieur de nuit  par Nelly Alard

 

Il est mort le père. Enfin ! Le père « dingue, complètement cinglé, bon à être enfermé », « le tyran domestique » qui a terrorisé  femme et enfants. La fratrie se retrouve au funérarium d'un village breton et la narratrice nous conte en sept chapitres la semaine des retrouvailles : des souvenirs tragiques d'une enfance à vomir aux préparatifs comiques pour l'enterrement quand il s'agit de faire cohabiter les ancêtres défunts dans des cercueils qui s'effritent. Tout cela entrecoupé de nombreux extraits d'un ouvrage d'Anatole Le Braz, La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, 

Les terreurs de l’enfance, un père fou à lier, cette « catastrophe naturelle », tout ça résumé dans un drôle d'euphémisme : «Ce n’est pas grave, mais tout de même.» Les gesticulations comiques du « capitaine fou », les comparaisons incongrues font rire aussi.

Dès les premières pages, on savoure le détournement ironique des clichés (« pas de quoi fouetter un chat. D’ailleurs, s’y l’on y songe, peu de choses justifient qu’on martyrise un félin. »)                       La narratrice ne s'épanche pas, se méfie de la pulsion, préfère la distance à l'émotionnel mais finit pas se lâcher dans un élan de tendresse et l'on savoure avec elle ce baiser héroique au père mort.    Là où l’on s’attendait à un cri de haine, on trouve une narratrice apaisée, le regard final tourné vers les étoiles, seul amour partagé avec le père.

Pour trouver la paix, la narratrice ne cherche pas à régler des comptes, elle  inscrit son histoire morbide dans un terroir.  L'amusant : « to be plouc or not to be plouc » du début laisse présager la réconciliation avec une lignée, la nécessité d’ancrer cette terrible histoire de la folie d'un père dans « la terre des prêtres et des morts ». On songe alors à Gwenaelle Aubry qui définit ainsi la Bretagne dans Personne, son livre tombeau sur un père schizophrène au style lyrique bien différent.

Certes, Nelly Alard décrit un monde féminin un peu sommairement divisé en deux : les filles « gorgées de  reconnaissance » paternelle qui avancent bien campées dans la vie et celles, sans cesse prisonnières du regard de l’autre, qui voient en rêve leur moi qui s'effrite. Et la mère dans tout ça ? . La narratrice se moque des psychanalystes, comparés un peu facilement à des curés (clin d'oeil à Michel Onfray?), et préfère nous glisser pudiquement entre deux blancs dans la page : « J'ai juste arrêté de manger pendant quatre ou cinq ans, environ ».   

On a rapproché l'écriture de Nelly Alard à celle d’Annie Ernaux : une forme d’écriture au scalpel, la même urgence de dire le plus honnêtement, le plus directement possible mais chez Annie Ernaux, la fille est adorée par un père doux et rêveur qui ne fait pas la loi et l'écriture  dit ouvertement le désir. L'écriture de Nelly Alard n'a pas besoin de chair pour parler du deuil : lucidité et vérité suffisent à sa renaissance.

 

Mona.

 



01/11/2017
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