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L'empreinte volée

L'EMPREINTE VOLEE de Françoise Cohen, éditions Tituli

 

L'empreinte volée est un titre que ne désavouerait pas l'auteur de La lettre volée, Edgar Poe. Dans ce petit recueil de nouvelles pleines de finesse et de sensibilité, il est question de correspondances mystérieuses, de secrets dissimulés, d'êtres fantomatiques et doubles, de répétition de situations semblables, de réapparition obstinée de signes, d'énigmatique fatalité. A l'instar d' Hoffmann  dans ses contes: « Rien n'est plus fantastique et plus fou que la vie réelle ».                                                                                                                          

Avec « Violaine et les songes » qui tient un journal de rêves et « Rêves postiches » où porter la perruque d'une inconnue russe engendre des cauchemars, le lecteur baigne dans un univers onirique tout empreint d'un sentiment  d' « inquiétante étrangeté ». On a la sensation de flotter dans une réalité irréelle, les personnages rencontrent une série de hasards et évoluent dans monde intime et familier qui a perdu toute quiétude. Françoise Cohen dessine un paysage de brume angoissante et la présence du néant y est lancinante : la photo de l'inconnue de la Pagode « rescapée du néant  après quarante ans d'enfouissement », Violaine qui, tous les soirs, se démaquille « et retourne au néant » ,  la chercheuse-détective de « tout sur Roberto » qui vole au secours d'un amnésique et découvre que l'avalanche d'informations est « plus anxiogène que ne l'était le néant antérieur d'où nous voulons absolument le tirer »...                                                                                                                                                     Disparaître dans le « grand trou noir » angoisse et soulage à la fois. Françoise Cohen aime les petites créatures humbles et effacées qui voudraient devenir invisibles pour s'oublier dans autrui, disparaître « comme un simple point au fond de l'horizon ». On retrouve un peu la douceur, le goût pour le rien et l'ordinaire, l'absence totale d'égo des personnages falots, inadaptés à la vie de Robert Walser. L'écriture aussi est simple, concrète et très visuelle « comme les arabesques éphémères des oiseaux dans le ciel ».                                                                               

C'est une écriture qui intéressera les psychanalystes : allusion à l'interprétation des rêves (Violaine et son atelier des songes) , au deuil dont on est exclu  (Marina doit assister incognito à l'enterrement de son amant) , à une certaine « faute originelle vis à vis du père » (le messager des vieilles nouvelles), à un « mal d'enfant » (évoqué par Diane) mais surtout elle porte la marque de l'absence et du manque. Dans presque chaque nouvelle, il s'agit d'un oubli qui refait surface, d'un retour du refoulé dont les survivants portent la trace. Ce passé enfoui reste énigmatique : seule la nouvelle « Tout sur Roberto » nous éclaire sur la nature de cet oubli : la judéité de l'amnésique Roberto dont « seul le corps a retenu quelques mouvements rituels ». Comme dans une cure psychanalytique, il y a tentative pour se souvenir et résistance (« une époque révolue, on ne peut pas la forcer à se la remémorer ». L' « inquiétante étrangeté » qui se dégage des nouvelles évoque donc bien ce concept forgé par Freud : si l'intime surgit comme étranger et crée le malaise, c'est parce que quelque chose vient d'ailleurs, dépasse le sujet, une obscure volonté s'impose. On est frappé  par les très discrètes références récurrentes au père tout puissant (le souvenir du père qui élève la voix dans la voiture, ses décrets qui ne se discutent pas, la lettre pour tenter de renouer avec un père qu'on a fui, les scènes de violence qui rappellent la dictature et le père militaire.) On songe à Lacan qui décrit l'inquiétante étrangeté comme « l'inconnu du désir de l'Autre », un désir qui met le sujet à la merci de l'autre. Avec la petite bonne Consuelo ou les épouses dont les maris ne tiennent pas compte des désirs, Françoise Cohen peint en filigrane plusieurs personnages marqués par des relations tutélaires qui écrasent le désir et font même craindre la néantisation du moi : Violaine constate avec effroi que ses traits fondent comme de la cire et qu'elle va bientôt devenir invisible...

Mais si « le film de l'histoire se déroule sur une pellicule voilée » qu'on peut s'amuser à décrypter, le sommeil n'engendre pas de monstres (« cette idée de faire du mal, ça ne te ressemble pas »), ce sont des histoires dépourvues de noirceur, la maternité souvent présente illumine la vie. Alors plutôt que Les Fleurs du Mal (pourtant en exergue de « Rêves postiches ») ou Edgar Poe, c'est surtout Christian Bobin que Françoise Cohen convoque (Marie fait découvrir ses livres à Eva) : une écriture humble, un goût pour le rien, une capacité d'émerveillement intact, une absence d'ironie. Confiance en la vie plutôt que désenchantement...et le mystère de la trace enfouie demeure.

 

Mona

 



27/02/2018
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