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Le Livre d'Amray Yahia Belaskri

Le Livre d'Amray, c'est la profession de foi d'un poète « depuis deux mille ans en quête d'amour » blessé par des « voleurs de rêves » qui cherche en vain sa place dans la cité. Yahia Belaskri met en forme « rien d'autre qu'une tragédie sans fin ni mesure ».

L'auteur plante le décor dans une terre des temps immémoriaux qu'il choisit de ne jamais nommer et la majuscule au mot Livre dans le titre inscrit l'histoire du poète « amoureux du monde et de ses mystères » dans un registre sacré et intemporel qu'il faut garder en mémoire (« rappelez-vous de moi »).

Et pourtant, le drame du poète n'a rien d'abstrait : il subit la terreur dans sa chair et on reconnaît bien l'Algérie dans cette terre mutilée à travers les siècles. Le narrateur, né comme l'auteur avec la guerre d'Algérie (« Je suis né et le monde a basculé dans la terreur ») doit porter en terre le corps de sa femme massacrée par les terroristes islamistes lors de la décennie noire. Ce nœud dramatique bouleverse la structure même du récit et fait éclater le point de vue narratif : l'ami, Ansar, prend alors le relais d'Amray le narrateur.

La boucherie de la guerre est universelle : le père d'Amray a vécu la détresse du combattant indigène des deux guerres mondiales et de la colonisation mais déjà au 7ème siècle, les conquérants musulmans avaient conquis le pays l'épée à la main. Or, les temps ont changé fait remarquer la mère d’Amray : aujourd'hui ceux qui décapitent « ont élevé le meurtre au rang de valeur absolue ». Dans l'histoire d'un pays qui se fait et se défait par la terreur, les morts disputent la place aux vivants et le poète qui affirme « vous m'avez cru mort, je suis vivant » est en quête d'une place impossible. Voilà la question dramatique du roman.

Il y a d'abord la découverte douloureuse de l'étrangeté : « Ivresse d'un matin d’effroi. Mes parents n'étaient pas mes parents ». Le poète insoumis ne se reconnaît pas dans les siens qui ont abdiqué et se plient en quatre devant le Livre qu'ils n'ont jamais lu.

Puis le sentiment profond d'être apatride (« C'est une patrie haïssable, alors oui, je la trahirai... »). La patrie, c'est ceux qui ont chassé ses amis d’enfance, Paquito et Shlomo, le fils du rabbin, pour faire table rase du passé. La patrie, c'est les menteurs qui ont voulu lui faire croire qu'il était un homme libre en imposant « le parti unique, la religion unique, la pensée unique », les imposteurs qui ont trahi la promesse de libération (« il y avait moyen d'inventer une société fraternelle, ouverte, tolérante ») et ont ouvert la chasse fanatique aux mécréants. D'où une violente diatribe contre les dirigeants algériens : « vous les prédateurs, les démolisseurs, les corrompus, les assassins, les salauds ».

En contant l'histoire d’Amray qui n'a nulle place dans une société dont il vomit les usages, Yahia Belaskri s'en prend avec audace aux mythes des libérateurs comme à ces nouveaux charlatans  barbares. On songe, bien sûr, à Kamel Daoud qui partage cette horreur de l'obscurantisme, à la différence que ce dernier appartient à une autre génération et n'a pas choisi l'exil. Le lecteur savoure un même éloge poétique de la singularité et de la brisure, thématique chère à la tradition littéraire algérienne.

Contre la dictature de l'Unique arabo-musulman, l'auteur choisit d'ouvrir son roman par un bel hommage poétique à la figure mythique de la résistance berbère, la Kahina. Amray le poète peut alors s'inscrire dans une filiation plurielle (« ils sont nombreux ceux qui m'ont fait naître, ils sont venus de partout et ont fécondé cette terre »), convoquer tous les ancêtres jetés aux oubliettes et se présenter comme le fils d'Augustin, l'illustre père de l'église latine né dans l'est algérien, et de la Kahina, reine berbère, fière résistante contre les conquérants arabes. Contre l'Unique, le narrateur Amray se veut aussi fils d'un autre grand résistant, arabe, Abd el Kader.

Amray, c'est donc celui qui résiste et proclame fièrement : « je ne vous céderai rien ». Il cite son ami Hamid Skif, le poète libertaire exilé par la dictature et assassiné, auteur du poème dissident « Pim Pam Poum couscous au sperme chaud ».

Contre les sinistres fantômes issus des ténèbres qui préfèrent la mort à la vie, affirmer « je suis entièrement tourné vers la vie » est subversif. Contre les assassins qui interdisent d'aimer, professer l'amour et célébrer la joie chasse le poète de la cité. Tout le récit d'Amray est scandé par des mots d’amour adressés à Octavia, « de nom romain aux accents grecs », l'amour de son enfance. L'amour s'incarne aussi dans l'amour maternel inconditionnel de la mère pour le fils préféré, celui qui ne trouve de place qu'en posant la tête sur les cuisses de sa mère. C’est d’elle qu’il a appris la religion de l’amour : « Juif, nasrani (chrétien), musulman, il n'y a aucune différence ».

Contre les barbares qui ont arraché le verbe, Amray s'affirme poète « gorgé de mots » et tout le Livre d'Amray peut se lire comme une défense et illustration de la poésie. Yahia Belaskri ponctue son récit de brèves et belles références poétiques : des psaumes de David à la poésie soufie, de l'allusion aux noces de Camus au poète congolais Tchicaya U'Tam'si sans oublier Jean Sénac, figure majeure de la poésie algérienne. On l'a compris, il ne s'agit pas d'un livre politique mais d'un livre poétique : Amray, le poète ne revendique aucune place dans la cité (« Fou, je n'ai pas de place et n'en veux aucune »). Ce qui est au cœur du roman, c'est l'expérience poétique de la folie. L’épreuve radicale de voir sa femme succomber aux tortionnaires islamistes mène le poète au bord de la folie et il délire dans sa cabane avec la même force de déréliction que le roi Lear divaguant sur la lande. Mais dans ce monde devenu fou, la folie du poète n'a aucune correspondance avec la folie des hommes. La leur exclut, la sienne libère.

La folie d'Amray a l'éclat de la révélation qui affirme la beauté du monde et fait barrage au néant : « Ma déraison est un étendard devant la laideur du monde ». A défaut de sauver le monde, la poésie sauve le poète qui s'invente seul « des aurores renouvelées ». C’est lui l’« unique souffle apparent » quand l'air vient à manquer, la poésie s'affirme puissante et sacrée.

Alors vient l'extase finale du roman. D'abord une vibrante ode au vent, ardente prière pour que souffle la poésie : « O vent, célèbre pour moi la beauté du monde ». Le poète exilé qui n'a plus de place où aller a dû « se délester de tout, de soi » et ne s'apparente plus qu'au vent : « mes mots ne sont pas pour les hommes, ils sont pour le vent ».

Puis dissolution mystique : les dernières pages du roman se détachent du récit et des personnages et sont dédiées au poète en communion avec le monde céleste. Il court, il court le poète et n'a plus d'appartenance ni de nœuds ni de liens : on sait maintenant que c'est au cosmos qu'il appartient. Voilà la poésie inscrite dans la tradition soufie du grand poète persan du 13ème siècle, Rûmî : « Je ne suis ni de l'Est ni de l'Ouest ni de la mer ni de la terre... Ma place n'a pas de place ».

Une forme de résistance aussi.

On salue le poète, ce prince des nuées.

Mona.

 

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01/10/2018
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Deuils d'Edouardo Halfon.

DEUILS d' Eduardo Halfon.

 

Avec les mots simples et bruts du narrateur, on entre dans le vif du sujet dès l'ouverture : « Il s'appelait Salomon . Il est mort à l'âge de cinq ans, noyé dans le lac d'Amatitlàn. C'est ce qu'on me racontait, enfant, au Guatemala. »

Cette mort, dans la famille, il fallait la taire, ne jamais poser de questions, d'où la « blessure à l'intérieur » dont souffre le narrateur (« Il y avait là, dedans, une chose qui était en train de me tuer »). Hanté par le fantôme de l'enfant mort, le narrateur, qui vit aux USA, part au Guatemala en quête de la vérité sur la mort mystérieuse de cet oncle qu'il n'a jamais connu.

Le récit s'organise à partir de la question dramatique qu'il se posait enfant : la photo au nom de Salomon trouvée dans un grenier, qui montre un enfant dans la neige, à New York, en 1940, est elle celle du petit Salomon noyé dans le lac ?

Le roman autobiographique d'Eduardo Halfon raconte un voyage sur les traces du passé, voyage géographique et voyage intime, qui tient le lecteur en haleine. Le narrateur doit franchir des obstacles extérieurs et intérieurs, explorer le champs profonds de sa psyché, mettre de l'ordre dans le brouillard de ses souvenirs, percer les énigmes des non dits : le prénom Salomon de l'enfant disparu était aussi le prénom des deux grands pères, le grand père libanais immigré en Amérique du sud comme le grand père polonais rescapé de la Shoah qui, lui aussi, a tu ses morts, et les récits d'enfants noyés au bord du lac Amatitlàn sont innombrables... Deuils, le titre du roman, s'écrit bien au pluriel.

Le lecteur est happé par l'imaginaire d'enfant du narrateur qui mêle de manière émouvante les souvenirs bien réels de son enfance bigarrée (les mots d'arabe et d'hébreu qu'il entendait dans la villa du grand père libanais, les disputes familiales, le passage de l'espagnol à l'anglais quand il a fallu émigrer …) aux légendes qui ont nourri son enfance : les rites magiques des ancêtres Mayas du serviteur de la famille, le rituel d' une prière juive, Yizkor, entendue à la synagogue à la mémoire des ancêtres morts...

Il ne s'agit pas juste d'évoquer des anecdotes mais de recréer du sens :« quelque chose de beaucoup plus profond et mythologique » explique la vieille guérisseuse que le narrateur trouve au bout de sa route et qui l'encourage sur le chemin de la vérité  («  pas la vérité de l'enfant noyé mais la vérité que vous portez à l'intérieur. Votre vérité à vous. ») L'auteur choisit de mettre en exergue à son récit une allusion au colibri magique des Mayas « qui vole emportant les pensées des hommes » et une citation du prophète Isaie (« et je leur donnerai un nom impérissable »). Ainsi, il inscrit son travail de deuil dans deux univers mythiques distincts, celui des Mayas et de la tradition juive, qu'il fait habilement circuler de l'un à l'autre. Il montre un homme traversé de discours qui doit déceler les mythes au plus profond de lui même.

Eduardo Halfon interroge avec sensibilité, dans une langue dépouillée, le rôle de la fiction et donne à sentir toute son acuité symbolique.

La fiction peut relever du faux : les mensonges que les adultes racontaient au narrateur dans son enfance pour cacher leurs vices, pour éviter de se sentir coupables, pour lui faire peur et qu'il se tienne tranquille, pour le préserver d'une vérité cruelle ou tout simplement pour taire une douleur insondable ( le sh'kol hébraique de la mère qui a perdu son enfant). Mais la fiction, c'est aussi, les mythes et les rêves, la potion magique de Dona Ermelinda, tout ce qui lui permet d'appréhender la vérité et de consentir à l'écoulement du temps.Grâce à la fiction, on peut reconstruire ce qui est englouti dans les eaux profondes de la mémoire et il comprend que le lac n'a sans doute avalé que sa montre d'enfant en plastique. Bel hommage au grand art de la littérature qui permet à l'homme d'approcher sa propre vérité.

Par la force de cette mise en récit, l'histoire d'un individu (« il s'appelait Salomon » de l'ouverture, puis « Salomon, roi des Juifs » ) prend l'ampleur du mythe en clôture : « tous étaient les rois du lac, tous s'appelaient Salomon ».

 

Mona.

 


01/10/2018
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L'empreinte volée

L'EMPREINTE VOLEE de Françoise Cohen, éditions Tituli

 

L'empreinte volée est un titre que ne désavouerait pas l'auteur de La lettre volée, Edgar Poe. Dans ce petit recueil de nouvelles pleines de finesse et de sensibilité, il est question de correspondances mystérieuses, de secrets dissimulés, d'êtres fantomatiques et doubles, de répétition de situations semblables, de réapparition obstinée de signes, d'énigmatique fatalité. A l'instar d' Hoffmann  dans ses contes: « Rien n'est plus fantastique et plus fou que la vie réelle ».                                                                                                                          

Avec « Violaine et les songes » qui tient un journal de rêves et « Rêves postiches » où porter la perruque d'une inconnue russe engendre des cauchemars, le lecteur baigne dans un univers onirique tout empreint d'un sentiment  d' « inquiétante étrangeté ». On a la sensation de flotter dans une réalité irréelle, les personnages rencontrent une série de hasards et évoluent dans monde intime et familier qui a perdu toute quiétude. Françoise Cohen dessine un paysage de brume angoissante et la présence du néant y est lancinante : la photo de l'inconnue de la Pagode « rescapée du néant  après quarante ans d'enfouissement », Violaine qui, tous les soirs, se démaquille « et retourne au néant » ,  la chercheuse-détective de « tout sur Roberto » qui vole au secours d'un amnésique et découvre que l'avalanche d'informations est « plus anxiogène que ne l'était le néant antérieur d'où nous voulons absolument le tirer »...                                                                                                                                                     Disparaître dans le « grand trou noir » angoisse et soulage à la fois. Françoise Cohen aime les petites créatures humbles et effacées qui voudraient devenir invisibles pour s'oublier dans autrui, disparaître « comme un simple point au fond de l'horizon ». On retrouve un peu la douceur, le goût pour le rien et l'ordinaire, l'absence totale d'égo des personnages falots, inadaptés à la vie de Robert Walser. L'écriture aussi est simple, concrète et très visuelle « comme les arabesques éphémères des oiseaux dans le ciel ».                                                                               

C'est une écriture qui intéressera les psychanalystes : allusion à l'interprétation des rêves (Violaine et son atelier des songes) , au deuil dont on est exclu  (Marina doit assister incognito à l'enterrement de son amant) , à une certaine « faute originelle vis à vis du père » (le messager des vieilles nouvelles), à un « mal d'enfant » (évoqué par Diane) mais surtout elle porte la marque de l'absence et du manque. Dans presque chaque nouvelle, il s'agit d'un oubli qui refait surface, d'un retour du refoulé dont les survivants portent la trace. Ce passé enfoui reste énigmatique : seule la nouvelle « Tout sur Roberto » nous éclaire sur la nature de cet oubli : la judéité de l'amnésique Roberto dont « seul le corps a retenu quelques mouvements rituels ». Comme dans une cure psychanalytique, il y a tentative pour se souvenir et résistance (« une époque révolue, on ne peut pas la forcer à se la remémorer ». L' « inquiétante étrangeté » qui se dégage des nouvelles évoque donc bien ce concept forgé par Freud : si l'intime surgit comme étranger et crée le malaise, c'est parce que quelque chose vient d'ailleurs, dépasse le sujet, une obscure volonté s'impose. On est frappé  par les très discrètes références récurrentes au père tout puissant (le souvenir du père qui élève la voix dans la voiture, ses décrets qui ne se discutent pas, la lettre pour tenter de renouer avec un père qu'on a fui, les scènes de violence qui rappellent la dictature et le père militaire.) On songe à Lacan qui décrit l'inquiétante étrangeté comme « l'inconnu du désir de l'Autre », un désir qui met le sujet à la merci de l'autre. Avec la petite bonne Consuelo ou les épouses dont les maris ne tiennent pas compte des désirs, Françoise Cohen peint en filigrane plusieurs personnages marqués par des relations tutélaires qui écrasent le désir et font même craindre la néantisation du moi : Violaine constate avec effroi que ses traits fondent comme de la cire et qu'elle va bientôt devenir invisible...

Mais si « le film de l'histoire se déroule sur une pellicule voilée » qu'on peut s'amuser à décrypter, le sommeil n'engendre pas de monstres (« cette idée de faire du mal, ça ne te ressemble pas »), ce sont des histoires dépourvues de noirceur, la maternité souvent présente illumine la vie. Alors plutôt que Les Fleurs du Mal (pourtant en exergue de « Rêves postiches ») ou Edgar Poe, c'est surtout Christian Bobin que Françoise Cohen convoque (Marie fait découvrir ses livres à Eva) : une écriture humble, un goût pour le rien, une capacité d'émerveillement intact, une absence d'ironie. Confiance en la vie plutôt que désenchantement...et le mystère de la trace enfouie demeure.

 

Mona

 


27/02/2018
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Un passé révolu...

Un passé révolu …

C’était, j’en garde le souvenir intact, un dimanche de novembre, en milieu de matinée, il y a un peu plus de 20 ans. Ce dernier jour de la semaine, plus que tous les autres, je l’ai toujours invariablement associé à une forme de vacuité existentielle, solidement arrimée au fil des ans.

Ce dimanche donc, avait commencé en parfaite cohérence avec ma vie d’alors, je veux dire, sur un mode insipide et ennuyeux. Comme d’habitude, je m’étais levé sans joie ni tristesse. Que pouvais-je désirer d’autre à cette époque ? Peut-être simplement de vivre en toute plénitude une forme de paix intérieure que rien ne viendrait perturber, et sans doute aussi, correspondre à cette image onirique récurrente de mon propre corps se laissant doucement flotter sur les ridules d’une mer morte.

Encore en pyjama, les cheveux en désordre, le visage assombri par une barbe de 3 jours, chaussé de mes vieilles pantoufles usées à la corde, et les yeux dans le vague, je déambulais à pas lents et indécis dans les 40 m² de mon appartement de banlieue. L’angoisse des dernières heures du weekend allait, je le savais d’expérience bientôt réapparaître et avec elle ses effets dévastateurs sur mon moral.

Je me souviens précisément que le lendemain était le jour anniversaire de mes 33 ans et passé l’orgueil amusé d’atteindre cet âge Christique, la perspective de devoir répondre aux vœux de mes parents et au plus, de 2 ou 3 autres personnes, suscitait en moi un réel mais indéfinissable désagrément.

Ma journée avait donc débuté comme j’en avais pris l’habitude : par une sorte de torpeur invalidante qui m’habiterait jusqu’au coucher. La seule chose à laquelle je devais veiller étant de ne surtout rien faire. Mais ce vide qui me satisfaisait si bien, la vie l’a en horreur et c’est sans doute ce qui décida le téléphone à sonner. A cette époque, il était encore filiaire et la présentation des numéros n’existait pas. Je ne voulus pas céder à cette entrée par effraction de mon domicile et qui plus est, un dimanche, alors que je croyais avoir fait le nécessaire pour n’attendre rien ni personne !

Aussi, Je décidai de ne pas répondre et de laisser la sonnerie retentir bien qu’elle fut très agressive à mes oreilles. Au bout d’une dizaine de drings elle s’arrêta et j’en ressentis comme un soulagement, une victoire sur la brutalité de la vie.

Mais ce répit fut bref car une poignée de secondes plus tard, la sonnerie reprit de plus belle et toute aussi agressive. Contraint, Je décrochai, prêt à en découdre avec l’importun, mais à l’autre bout du fil, je reconnus la voix de mon cousin Edmond, l’un des rares membres de ma famille avec qui j’avais gardé contact.

A son ton, j’éliminais de suite la mauvaise nouvelle qui arrivait souvent par téléphone et qui gentiment énoncée pouvait vous ficher la journée en l’air.

Comme à son habitude, Edmond, qui voulait toujours valoriser plus que de mesure son message, me dit sur le ton à la fois énigmatique et supposé supérieur de celui qui possède une information que l’autre n’a pas : Sylvain, je te passe quelqu’un dont la voix ne devrait pas t’être étrangère, à toi de voir !

A l’autre bout du fil, une personne que j’étais donc censé reconnaître, et paraissant toute aussi satisfaite d’elle-même qu’avait pu le paraître mon cher cousin. C’était une voix d’homme pareille à celle de millions d’êtres vivant sur la même « planète-terre » que moi et cela aurait probablement dû à ses yeux suffire pour que subitement, à l’emporte-pièce je le reconnaisse et lui tombe dans les bras, même si nous n’étions qu’au téléphone, envahi d’une irrépressible émotion. Mais cela ne se passa pas ainsi.

Agacé mais avec quelques résidus très anciens de courtoisie et aussi tempéré par la présence de mon cousin aux côtés de mon interlocuteur non encore identifié, je répondis que je ne voyais pas et que je n’étais pas vraiment dans les dispositions d’esprit, un dimanche, si tôt, pour me livrer à un tel exercice.

Intimidé m’a-t-il semblé alors par mon ton peu amène, l’illustre inconnu rompit très vite l’insoutenable suspense et se présenta. C’était Gérard, un ami d’enfance perdu de vue depuis belle lurette.

Gérard qui tenait une cordonnerie de quartier dans un arrondissement chic de Paris. En apparence très satisfait de sa réussite sociale, il m’abordait avec la petite pointe de suffisance bourgeoise de ceux qui partis de rien estiment être arrivés à quelque chose !

Ah Gérard, c’était effectivement une personne qui avait beaucoup compté quand j’étais adolescent mais, c’était si loin ! Tandis qu’il débitait ses âneries convenues sur le chemin parcouru, les souvenirs encore frais qu’il conservait de cette époque et les sentiments d’amitié qui nous unissaient, je pensais : Dois-je me réjouir de le voir ressurgir d’un passé tellement révolu ? A quoi bon nous remémorer ces temps anciens pour devoir ensuite constater effarés les cicatrices de la vie ? Gérard continuait de parler, il ne faisait que cela et ne cherchait même pas à me questionner. Sans doute, cela viendrait- il plus tard. Pour l’heure, il se déversait.

Plus il avançait dans son monologue, plus je me distançais de lui, au point de ne plus l’écouter qu’en fond sonore. Cela dura ainsi cinq bonnes minutes, quand je refis brutalement surface alors qu’il avait dû répéter 2 fois la proposition que je redoutais d’un rendez-vous pour déjeuner et parler de tout cela.

Sans réfléchir, je lui répondis que ce serait avec joie et impatience. Nous convînmes donc d’une date et d’un lieu et, pour sécuriser le tout, nous échangeâmes nos téléphones.

Dois-je dire que le numéro que je lui donnai était fantaisiste et que figurant dans la liste rouge du bottin, il n’avait qu’une chance très infime de pouvoir me retrouver. Je ne suis ni fier, ni heureux d’avoir pu échapper à cette rencontre dont je n’attendais rien car je sais par expériences qu’il peut être vain, voire douloureux de vouloir à tout prix courir après le passé. Certains fossés sont infranchissables et mieux vaut ne pas s’y risquer. Je crois avoir acquis sur ce registre, une certaine sagesse.

Il me reste une question : Pourquoi et comment ce court épisode de ma vie : l’appel de mon cousin et l’échange avec Gérard ont-ils refait surface et si longtemps après ? Faut-il y voir l’âge aidant, le désir de revisiter mon histoire, ou peut-être, moins incertain La prémonition de ma propre fin ? Les fouilles archéologiques ne sont pas ma spécialité mais je subodore qu’on n’échappe pas à une forme d’évaluation de son propre parcours, c’est à voir….

Sylvain Tahar

 


06/01/2018
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Le penseur de rodin ... suite et fin

...Une nuit, alors que je dormais profondément, je fus réveillé par une étrange sensation, un sentiment diffus d’une présence immatérielle dans ma chambre. Sans allumer de suite ma lampe de chevet, (je supporte mal l’éblouissement provoqué par le jaillissement de la lumière), je me mis à inspecter de mon lit l’espace intérieur de ma chambre dont je connaissais et pour cause, chaque détail.

Ma première impression, malgré l’obscurité, fut que rien n’avait bougé, tous les meubles étaient à leur place, aucun ne manquait. Mais, changement de taille, le rai de lumière du bas de la porte de ma chambre ne diffusait plus que partiellement sa lueur habituelle, en provenance du lampadaire de rue. Une présence inconnue, silencieuse, inquiétante et en tout état de cause intruse était donc postée en face de moi obstruant la porte.

Je me suis empressé de saisir l’interrupteur de ma lampe de chevet et bien sûr, je mis du temps à le trouver, en proie à un réel mouvement de panique. Quand enfin, je parvins à faire la lumière, je fus sidéré de reconnaître le Penseur, toujours dans cette même position réflexive que le monde entier lui connaît. Il me regardait sans me voir, avec cet air perclus de solitude et de perplexité tant attaché à son nom-titre. Il s’était débarrassé de sa sellette et en avait par la même profité pour prendre les centimètres qui lui manquaient pour recouvrer une taille humaine.

Le caractère surréaliste de cette visite dans ma chambre, au milieu de la nuit, m’a de suite installé dans l’atmosphère des films d’épouvante. Mais mes références étaient ailleurs et J’ai très vite pensé à la figure mythique venue d’outre-tombe du « Commandeur » qui provoqué par « Don Juan » s’est déplacé un soir, jusque chez lui, pour l’emmener aux enfers.

J’ai aussi éprouvé, à cet instant précis, le sentiment de vivre un moment d’une rareté historique irréfutable, comme il ne s’en produit que très exceptionnellement dans une existence. Je ne me sentais pas le droit de reculer devant cette porte ouverte à l’inconnu, à ce monde de l’invisible avec qui, disent certains, nous cohabitons sans nécessairement en avoir conscience. Du reste, ce qui m’arrivait, ne l’avais-je pas moi-même initié, en visitant si souvent le Penseur dans sa propre demeure ?

Passée la stupeur et le silence nécessaire pour reprendre mes esprits, passé aussi ce moment où je me suis convaincu d’être toujours vivant, ma voix que je ne connaissais plus émit presque inaudible, un pitoyable : « vous ? ». La réponse se faisait attendre, mais si le penseur avait fait le déplacement jusque chez moi, ce ne pouvait pas être pour prolonger son mutisme du musée, il devait certainement avoir quelque chose en tête, comment pouvait-il en être autrement ?

Sa visite, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, avait un objet mais il fallait s’en assurer. Avait-il décidé une fois pour toutes de se murer dans le silence et de me le signifier ? Dans l’affirmative, par quels moyens pouvais-je le dissuader de poursuivre sur cette voie ? A moins que… Il pouvait aussi nourrir une colère à mon égard, celle d’un être qui a perdu sa tranquillité, dont l’existence aurait été troublée, perturbée par la curiosité malsaine d’un visiteur en mal d’émotions et qui forcerait en dépit de toutes les règles de bienséance, le passage en des lieux strictement privés.

Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, je reprenais confiance. S’il était venu pour se défaire de moi, il en aurait déjà largement eu le temps. Cinq bonnes minutes venaient de s’écouler depuis ma très pénétrante formule de bienvenue : « Vous ? ».

Son corps, inerte jusque-là, commença alors à donner des signes de vie intérieure. Il s’anima, d’abord imperceptiblement, puis avec ce naturel propre aux humains, il se déploya, confirmant par la-même son imposante stature. Le penseur était-il en train de me donner accès à cette relation tant recherchée ?

Mettant enfin un terme à un silence devenu insupportable, d’une voix lente et rocailleuse, le penseur commença à s’exprimer. D’abord, il me dit qu’il était né à Meudon, dans l’atelier d’artiste de son géniteur, que sa gestation avait duré plus de deux ans, Rodin ayant abandonné plusieurs fois son œuvre pour la reprendre ultérieurement. Le décès de son père survenu il y avait plus de 50 ans avait été très douloureux et il peinait aujourd’hui encore à s’en remettre. De plus, avoir dû quitter sa maison natale à Meudon pour la rue de Varenne n’avait pas arrangé son moral et il avait depuis sombré dans une forme de dépression que personne parmi les millions de visiteurs ou même les conservateurs du musée n’avait jusqu’ici décelée. Sa vie était donc confortable mais dénuée de sens.

Il y aurait, à l’écouter, beaucoup à dire pour informer le monde des vivants sur les duretés de la vie des œuvres qui ne sont ni tout à fait humaines ni tout à fait matérielles. Tandis qu’il me parlait, je vis une larme couler sur son visage. Elle avait la beauté scintillante d’une perle de rosée. Penseur ne chercha pas à la dissimuler.

J’étais ému comme jamais je ne le fus. J’étais en train de vivre à ce moment précis, la validation d’une conviction à la fois intuitive et poétique, qui envisage dans le sillage de Lamartine, que « les objets inanimés ont une âme qui s’attache à leur âme et leur donne la force d’aimer ».

Que pouvais-je lui dire ? Quel réconfort lui apporter, en dehors d’une écoute bienveillante et chaleureuse ? Nous en étions là, au bout de deux heures d’un échange inoubliable au cours duquel, Penseur s’était exprimé librement et avec force détails. 

Le silence de la nuit s’était à nouveau installé et je sentis confusément que notre échange était arrivé à son terme, qu’il nous fallait conclure, le jour n’allait pas tarder à se lever. Je lui proposai alors de devenir son ami pour toujours, son confident, son frère d’élection. Il accepta et avant de partir, il me fit la promesse que nous nous reverrions sans préciser ni dates ni lieux.

Penseur tint sa promesse et le fil du dialogue ne s’est jamais rompu entre nous. D’autres échanges, d’autres rencontres ont eu lieu, riches, chaleureuses et libres car toutes en dehors des contraintes du calendrier.

Jusqu’à ce jour de l’année dernière où victime d’un infarctus, je suis passé de l’autre côté, celui du royaume des morts et contre toute attente, Je m’y sens bien. Ce monde dit « des ténèbres » a pansé les blessures de ma vie terrestre et j’y trouve les espaces qui m’ont tant manqué de mon vivant. Ici, la matérialité n’a pas sa place et tout est virtuel donc possible. Les conflits n’ont pas lieu d’être et lorsqu’une ombre paraît elle se dissipe aussitôt par la force de l’esprit, car lui seul prévaut.

Aujourd’hui, pour en revenir à l’énigme de la création artistique à l’origine de ma rencontre avec Penseur, je sais la prévalence de la liberté. C’est elle qui délie l’artiste-créateur de ses contraintes et libère son esprit.

Le malheur de Penseur fut qu’on l’enferma dans une prison dorée habitée seulement par des morts qui l’étaient vraiment. Désormais, nous poursuivons nos rencontres, elles ont gardé le même intérêt des premières fois et ont gagné en spontanéité car nous sommes désormais du même côté de la barrière. Nous nous voyons quand nous en avons envie, toujours avec une joie profonde. Mais Penseur est resté prisonnier dans son musée et c’est peut-être dans cette direction qu’il faudrait rechercher le sujet de sa si longue et si mystérieuse réflexion.

 

Sylvain Tahar

 


02/01/2018
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