les-mots-parleurs

les-mots-parleurs

Articles de nos adhérents


L'empreinte volée

L'EMPREINTE VOLEE de Françoise Cohen, éditions Tituli

 

L'empreinte volée est un titre que ne désavouerait pas l'auteur de La lettre volée, Edgar Poe. Dans ce petit recueil de nouvelles pleines de finesse et de sensibilité, il est question de correspondances mystérieuses, de secrets dissimulés, d'êtres fantomatiques et doubles, de répétition de situations semblables, de réapparition obstinée de signes, d'énigmatique fatalité. A l'instar d' Hoffmann  dans ses contes: « Rien n'est plus fantastique et plus fou que la vie réelle ».                                                                                                                          

Avec « Violaine et les songes » qui tient un journal de rêves et « Rêves postiches » où porter la perruque d'une inconnue russe engendre des cauchemars, le lecteur baigne dans un univers onirique tout empreint d'un sentiment  d' « inquiétante étrangeté ». On a la sensation de flotter dans une réalité irréelle, les personnages rencontrent une série de hasards et évoluent dans monde intime et familier qui a perdu toute quiétude. Françoise Cohen dessine un paysage de brume angoissante et la présence du néant y est lancinante : la photo de l'inconnue de la Pagode « rescapée du néant  après quarante ans d'enfouissement », Violaine qui, tous les soirs, se démaquille « et retourne au néant » ,  la chercheuse-détective de « tout sur Roberto » qui vole au secours d'un amnésique et découvre que l'avalanche d'informations est « plus anxiogène que ne l'était le néant antérieur d'où nous voulons absolument le tirer »...                                                                                                                                                     Disparaître dans le « grand trou noir » angoisse et soulage à la fois. Françoise Cohen aime les petites créatures humbles et effacées qui voudraient devenir invisibles pour s'oublier dans autrui, disparaître « comme un simple point au fond de l'horizon ». On retrouve un peu la douceur, le goût pour le rien et l'ordinaire, l'absence totale d'égo des personnages falots, inadaptés à la vie de Robert Walser. L'écriture aussi est simple, concrète et très visuelle « comme les arabesques éphémères des oiseaux dans le ciel ».                                                                               

C'est une écriture qui intéressera les psychanalystes : allusion à l'interprétation des rêves (Violaine et son atelier des songes) , au deuil dont on est exclu  (Marina doit assister incognito à l'enterrement de son amant) , à une certaine « faute originelle vis à vis du père » (le messager des vieilles nouvelles), à un « mal d'enfant » (évoqué par Diane) mais surtout elle porte la marque de l'absence et du manque. Dans presque chaque nouvelle, il s'agit d'un oubli qui refait surface, d'un retour du refoulé dont les survivants portent la trace. Ce passé enfoui reste énigmatique : seule la nouvelle « Tout sur Roberto » nous éclaire sur la nature de cet oubli : la judéité de l'amnésique Roberto dont « seul le corps a retenu quelques mouvements rituels ». Comme dans une cure psychanalytique, il y a tentative pour se souvenir et résistance (« une époque révolue, on ne peut pas la forcer à se la remémorer ». L' « inquiétante étrangeté » qui se dégage des nouvelles évoque donc bien ce concept forgé par Freud : si l'intime surgit comme étranger et crée le malaise, c'est parce que quelque chose vient d'ailleurs, dépasse le sujet, une obscure volonté s'impose. On est frappé  par les très discrètes références récurrentes au père tout puissant (le souvenir du père qui élève la voix dans la voiture, ses décrets qui ne se discutent pas, la lettre pour tenter de renouer avec un père qu'on a fui, les scènes de violence qui rappellent la dictature et le père militaire.) On songe à Lacan qui décrit l'inquiétante étrangeté comme « l'inconnu du désir de l'Autre », un désir qui met le sujet à la merci de l'autre. Avec la petite bonne Consuelo ou les épouses dont les maris ne tiennent pas compte des désirs, Françoise Cohen peint en filigrane plusieurs personnages marqués par des relations tutélaires qui écrasent le désir et font même craindre la néantisation du moi : Violaine constate avec effroi que ses traits fondent comme de la cire et qu'elle va bientôt devenir invisible...

Mais si « le film de l'histoire se déroule sur une pellicule voilée » qu'on peut s'amuser à décrypter, le sommeil n'engendre pas de monstres (« cette idée de faire du mal, ça ne te ressemble pas »), ce sont des histoires dépourvues de noirceur, la maternité souvent présente illumine la vie. Alors plutôt que Les Fleurs du Mal (pourtant en exergue de « Rêves postiches ») ou Edgar Poe, c'est surtout Christian Bobin que Françoise Cohen convoque (Marie fait découvrir ses livres à Eva) : une écriture humble, un goût pour le rien, une capacité d'émerveillement intact, une absence d'ironie. Confiance en la vie plutôt que désenchantement...et le mystère de la trace enfouie demeure.

 

Mona

 


27/02/2018
0 Poster un commentaire

Un passé révolu...

Un passé révolu …

C’était, j’en garde le souvenir intact, un dimanche de novembre, en milieu de matinée, il y a un peu plus de 20 ans. Ce dernier jour de la semaine, plus que tous les autres, je l’ai toujours invariablement associé à une forme de vacuité existentielle, solidement arrimée au fil des ans.

Ce dimanche donc, avait commencé en parfaite cohérence avec ma vie d’alors, je veux dire, sur un mode insipide et ennuyeux. Comme d’habitude, je m’étais levé sans joie ni tristesse. Que pouvais-je désirer d’autre à cette époque ? Peut-être simplement de vivre en toute plénitude une forme de paix intérieure que rien ne viendrait perturber, et sans doute aussi, correspondre à cette image onirique récurrente de mon propre corps se laissant doucement flotter sur les ridules d’une mer morte.

Encore en pyjama, les cheveux en désordre, le visage assombri par une barbe de 3 jours, chaussé de mes vieilles pantoufles usées à la corde, et les yeux dans le vague, je déambulais à pas lents et indécis dans les 40 m² de mon appartement de banlieue. L’angoisse des dernières heures du weekend allait, je le savais d’expérience bientôt réapparaître et avec elle ses effets dévastateurs sur mon moral.

Je me souviens précisément que le lendemain était le jour anniversaire de mes 33 ans et passé l’orgueil amusé d’atteindre cet âge Christique, la perspective de devoir répondre aux vœux de mes parents et au plus, de 2 ou 3 autres personnes, suscitait en moi un réel mais indéfinissable désagrément.

Ma journée avait donc débuté comme j’en avais pris l’habitude : par une sorte de torpeur invalidante qui m’habiterait jusqu’au coucher. La seule chose à laquelle je devais veiller étant de ne surtout rien faire. Mais ce vide qui me satisfaisait si bien, la vie l’a en horreur et c’est sans doute ce qui décida le téléphone à sonner. A cette époque, il était encore filiaire et la présentation des numéros n’existait pas. Je ne voulus pas céder à cette entrée par effraction de mon domicile et qui plus est, un dimanche, alors que je croyais avoir fait le nécessaire pour n’attendre rien ni personne !

Aussi, Je décidai de ne pas répondre et de laisser la sonnerie retentir bien qu’elle fut très agressive à mes oreilles. Au bout d’une dizaine de drings elle s’arrêta et j’en ressentis comme un soulagement, une victoire sur la brutalité de la vie.

Mais ce répit fut bref car une poignée de secondes plus tard, la sonnerie reprit de plus belle et toute aussi agressive. Contraint, Je décrochai, prêt à en découdre avec l’importun, mais à l’autre bout du fil, je reconnus la voix de mon cousin Edmond, l’un des rares membres de ma famille avec qui j’avais gardé contact.

A son ton, j’éliminais de suite la mauvaise nouvelle qui arrivait souvent par téléphone et qui gentiment énoncée pouvait vous ficher la journée en l’air.

Comme à son habitude, Edmond, qui voulait toujours valoriser plus que de mesure son message, me dit sur le ton à la fois énigmatique et supposé supérieur de celui qui possède une information que l’autre n’a pas : Sylvain, je te passe quelqu’un dont la voix ne devrait pas t’être étrangère, à toi de voir !

A l’autre bout du fil, une personne que j’étais donc censé reconnaître, et paraissant toute aussi satisfaite d’elle-même qu’avait pu le paraître mon cher cousin. C’était une voix d’homme pareille à celle de millions d’êtres vivant sur la même « planète-terre » que moi et cela aurait probablement dû à ses yeux suffire pour que subitement, à l’emporte-pièce je le reconnaisse et lui tombe dans les bras, même si nous n’étions qu’au téléphone, envahi d’une irrépressible émotion. Mais cela ne se passa pas ainsi.

Agacé mais avec quelques résidus très anciens de courtoisie et aussi tempéré par la présence de mon cousin aux côtés de mon interlocuteur non encore identifié, je répondis que je ne voyais pas et que je n’étais pas vraiment dans les dispositions d’esprit, un dimanche, si tôt, pour me livrer à un tel exercice.

Intimidé m’a-t-il semblé alors par mon ton peu amène, l’illustre inconnu rompit très vite l’insoutenable suspense et se présenta. C’était Gérard, un ami d’enfance perdu de vue depuis belle lurette.

Gérard qui tenait une cordonnerie de quartier dans un arrondissement chic de Paris. En apparence très satisfait de sa réussite sociale, il m’abordait avec la petite pointe de suffisance bourgeoise de ceux qui partis de rien estiment être arrivés à quelque chose !

Ah Gérard, c’était effectivement une personne qui avait beaucoup compté quand j’étais adolescent mais, c’était si loin ! Tandis qu’il débitait ses âneries convenues sur le chemin parcouru, les souvenirs encore frais qu’il conservait de cette époque et les sentiments d’amitié qui nous unissaient, je pensais : Dois-je me réjouir de le voir ressurgir d’un passé tellement révolu ? A quoi bon nous remémorer ces temps anciens pour devoir ensuite constater effarés les cicatrices de la vie ? Gérard continuait de parler, il ne faisait que cela et ne cherchait même pas à me questionner. Sans doute, cela viendrait- il plus tard. Pour l’heure, il se déversait.

Plus il avançait dans son monologue, plus je me distançais de lui, au point de ne plus l’écouter qu’en fond sonore. Cela dura ainsi cinq bonnes minutes, quand je refis brutalement surface alors qu’il avait dû répéter 2 fois la proposition que je redoutais d’un rendez-vous pour déjeuner et parler de tout cela.

Sans réfléchir, je lui répondis que ce serait avec joie et impatience. Nous convînmes donc d’une date et d’un lieu et, pour sécuriser le tout, nous échangeâmes nos téléphones.

Dois-je dire que le numéro que je lui donnai était fantaisiste et que figurant dans la liste rouge du bottin, il n’avait qu’une chance très infime de pouvoir me retrouver. Je ne suis ni fier, ni heureux d’avoir pu échapper à cette rencontre dont je n’attendais rien car je sais par expériences qu’il peut être vain, voire douloureux de vouloir à tout prix courir après le passé. Certains fossés sont infranchissables et mieux vaut ne pas s’y risquer. Je crois avoir acquis sur ce registre, une certaine sagesse.

Il me reste une question : Pourquoi et comment ce court épisode de ma vie : l’appel de mon cousin et l’échange avec Gérard ont-ils refait surface et si longtemps après ? Faut-il y voir l’âge aidant, le désir de revisiter mon histoire, ou peut-être, moins incertain La prémonition de ma propre fin ? Les fouilles archéologiques ne sont pas ma spécialité mais je subodore qu’on n’échappe pas à une forme d’évaluation de son propre parcours, c’est à voir….

Sylvain Tahar

 


06/01/2018
1 Poster un commentaire

Le penseur de rodin ... suite et fin

...Une nuit, alors que je dormais profondément, je fus réveillé par une étrange sensation, un sentiment diffus d’une présence immatérielle dans ma chambre. Sans allumer de suite ma lampe de chevet, (je supporte mal l’éblouissement provoqué par le jaillissement de la lumière), je me mis à inspecter de mon lit l’espace intérieur de ma chambre dont je connaissais et pour cause, chaque détail.

Ma première impression, malgré l’obscurité, fut que rien n’avait bougé, tous les meubles étaient à leur place, aucun ne manquait. Mais, changement de taille, le rai de lumière du bas de la porte de ma chambre ne diffusait plus que partiellement sa lueur habituelle, en provenance du lampadaire de rue. Une présence inconnue, silencieuse, inquiétante et en tout état de cause intruse était donc postée en face de moi obstruant la porte.

Je me suis empressé de saisir l’interrupteur de ma lampe de chevet et bien sûr, je mis du temps à le trouver, en proie à un réel mouvement de panique. Quand enfin, je parvins à faire la lumière, je fus sidéré de reconnaître le Penseur, toujours dans cette même position réflexive que le monde entier lui connaît. Il me regardait sans me voir, avec cet air perclus de solitude et de perplexité tant attaché à son nom-titre. Il s’était débarrassé de sa sellette et en avait par la même profité pour prendre les centimètres qui lui manquaient pour recouvrer une taille humaine.

Le caractère surréaliste de cette visite dans ma chambre, au milieu de la nuit, m’a de suite installé dans l’atmosphère des films d’épouvante. Mais mes références étaient ailleurs et J’ai très vite pensé à la figure mythique venue d’outre-tombe du « Commandeur » qui provoqué par « Don Juan » s’est déplacé un soir, jusque chez lui, pour l’emmener aux enfers.

J’ai aussi éprouvé, à cet instant précis, le sentiment de vivre un moment d’une rareté historique irréfutable, comme il ne s’en produit que très exceptionnellement dans une existence. Je ne me sentais pas le droit de reculer devant cette porte ouverte à l’inconnu, à ce monde de l’invisible avec qui, disent certains, nous cohabitons sans nécessairement en avoir conscience. Du reste, ce qui m’arrivait, ne l’avais-je pas moi-même initié, en visitant si souvent le Penseur dans sa propre demeure ?

Passée la stupeur et le silence nécessaire pour reprendre mes esprits, passé aussi ce moment où je me suis convaincu d’être toujours vivant, ma voix que je ne connaissais plus émit presque inaudible, un pitoyable : « vous ? ». La réponse se faisait attendre, mais si le penseur avait fait le déplacement jusque chez moi, ce ne pouvait pas être pour prolonger son mutisme du musée, il devait certainement avoir quelque chose en tête, comment pouvait-il en être autrement ?

Sa visite, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, avait un objet mais il fallait s’en assurer. Avait-il décidé une fois pour toutes de se murer dans le silence et de me le signifier ? Dans l’affirmative, par quels moyens pouvais-je le dissuader de poursuivre sur cette voie ? A moins que… Il pouvait aussi nourrir une colère à mon égard, celle d’un être qui a perdu sa tranquillité, dont l’existence aurait été troublée, perturbée par la curiosité malsaine d’un visiteur en mal d’émotions et qui forcerait en dépit de toutes les règles de bienséance, le passage en des lieux strictement privés.

Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, je reprenais confiance. S’il était venu pour se défaire de moi, il en aurait déjà largement eu le temps. Cinq bonnes minutes venaient de s’écouler depuis ma très pénétrante formule de bienvenue : « Vous ? ».

Son corps, inerte jusque-là, commença alors à donner des signes de vie intérieure. Il s’anima, d’abord imperceptiblement, puis avec ce naturel propre aux humains, il se déploya, confirmant par la-même son imposante stature. Le penseur était-il en train de me donner accès à cette relation tant recherchée ?

Mettant enfin un terme à un silence devenu insupportable, d’une voix lente et rocailleuse, le penseur commença à s’exprimer. D’abord, il me dit qu’il était né à Meudon, dans l’atelier d’artiste de son géniteur, que sa gestation avait duré plus de deux ans, Rodin ayant abandonné plusieurs fois son œuvre pour la reprendre ultérieurement. Le décès de son père survenu il y avait plus de 50 ans avait été très douloureux et il peinait aujourd’hui encore à s’en remettre. De plus, avoir dû quitter sa maison natale à Meudon pour la rue de Varenne n’avait pas arrangé son moral et il avait depuis sombré dans une forme de dépression que personne parmi les millions de visiteurs ou même les conservateurs du musée n’avait jusqu’ici décelée. Sa vie était donc confortable mais dénuée de sens.

Il y aurait, à l’écouter, beaucoup à dire pour informer le monde des vivants sur les duretés de la vie des œuvres qui ne sont ni tout à fait humaines ni tout à fait matérielles. Tandis qu’il me parlait, je vis une larme couler sur son visage. Elle avait la beauté scintillante d’une perle de rosée. Penseur ne chercha pas à la dissimuler.

J’étais ému comme jamais je ne le fus. J’étais en train de vivre à ce moment précis, la validation d’une conviction à la fois intuitive et poétique, qui envisage dans le sillage de Lamartine, que « les objets inanimés ont une âme qui s’attache à leur âme et leur donne la force d’aimer ».

Que pouvais-je lui dire ? Quel réconfort lui apporter, en dehors d’une écoute bienveillante et chaleureuse ? Nous en étions là, au bout de deux heures d’un échange inoubliable au cours duquel, Penseur s’était exprimé librement et avec force détails. 

Le silence de la nuit s’était à nouveau installé et je sentis confusément que notre échange était arrivé à son terme, qu’il nous fallait conclure, le jour n’allait pas tarder à se lever. Je lui proposai alors de devenir son ami pour toujours, son confident, son frère d’élection. Il accepta et avant de partir, il me fit la promesse que nous nous reverrions sans préciser ni dates ni lieux.

Penseur tint sa promesse et le fil du dialogue ne s’est jamais rompu entre nous. D’autres échanges, d’autres rencontres ont eu lieu, riches, chaleureuses et libres car toutes en dehors des contraintes du calendrier.

Jusqu’à ce jour de l’année dernière où victime d’un infarctus, je suis passé de l’autre côté, celui du royaume des morts et contre toute attente, Je m’y sens bien. Ce monde dit « des ténèbres » a pansé les blessures de ma vie terrestre et j’y trouve les espaces qui m’ont tant manqué de mon vivant. Ici, la matérialité n’a pas sa place et tout est virtuel donc possible. Les conflits n’ont pas lieu d’être et lorsqu’une ombre paraît elle se dissipe aussitôt par la force de l’esprit, car lui seul prévaut.

Aujourd’hui, pour en revenir à l’énigme de la création artistique à l’origine de ma rencontre avec Penseur, je sais la prévalence de la liberté. C’est elle qui délie l’artiste-créateur de ses contraintes et libère son esprit.

Le malheur de Penseur fut qu’on l’enferma dans une prison dorée habitée seulement par des morts qui l’étaient vraiment. Désormais, nous poursuivons nos rencontres, elles ont gardé le même intérêt des premières fois et ont gagné en spontanéité car nous sommes désormais du même côté de la barrière. Nous nous voyons quand nous en avons envie, toujours avec une joie profonde. Mais Penseur est resté prisonnier dans son musée et c’est peut-être dans cette direction qu’il faudrait rechercher le sujet de sa si longue et si mystérieuse réflexion.

 

Sylvain Tahar

 


02/01/2018
0 Poster un commentaire

Le Penseur de Rodin - 1ère partie

Comment percer le mystère de la création artistique, faire parler les œuvres, leur donner sens ? Toute personne ayant de l’intérêt pour les arts s’est nécessairement un jour posée la question et bien sûr, je n’y ai pas échappé. Pour moi, ce fut à l’occasion de ma première visite au musée Rodin et j’en conserve aujourd’hui encore un souvenir intact.

C’était en des temps forts reculés de ma vie, j’étais jeune, je découvrais les arts et j’avais une réelle appétence de savoir dans ce domaine… Je connaissais Rodin pour son talent, mais aussi, moins à son avantage, pour sa mauvaise réputation concernant Camille Claudel, son élève devenue par la suite son amante.

J’arpentais donc chaque pièce du musée avec lenteur et curiosité. Puis, alors que je me laissais porter par l’atmosphère sanctuarisée du lieu, je suis entré dans une salle dont l’espace paraissait exagérément grand, eu égard au faible nombre de visiteurs présents… Un peu à l’écart, je reconnus très vite le célèbre penseur de Rodin. Il n’avait pas la taille qu’on lui connaît dans d’autres lieux, ici, il ne devait pas excéder 70 cm. Il était juché sur une sellette, plaçant ainsi son visage à hauteur du mien.

J’ignore encore pour quelles raisons, je me suis posté si près face à lui et pourquoi je l’ai examiné avec une telle attention. Bien sûr, au départ, c’est l’œuvre que j’observais dans ses moindres détails. Mais le personnage avait de quoi intriguer : Il était entièrement dénudé et doté d’une musculature hors normes. Cependant, la force qui émanait de ce corps ne semblait lui être d’aucun secours pour répondre au questionnement dans lequel il paraissait plongé.

Assez rapidement et sans intention consciente, je suis passé d’une observation intuitive de l’œuvre à une autre, plus profonde, en tentant de percer son mystère. J’ai donc entrepris de sonder son âme, à travers l’expression de son visage que je n’avais jamais approché de si près.

Un fait étonnant retint mon attention : l’homme représenté était doté d’une fine moustache qui lui conférait, malgré sa nudité, une forme d’urbanité. Debout, face à lui, je le regardais crânement espérant qu’il cèderait à son indifférence forcément feinte, et tournerait enfin ses yeux vers moi. Mais rien n’y faisait, il restait imperturbable, oserais-je dire de marbre ? De quelle couleur étaient ses cheveux, sa peau ? Quel pouvait-être le timbre de sa voix ? Etait-il étranger ? J’étais bien incapable de le dire car Rodin, comme à son habitude n’a jamais commenté ses œuvres, laissant à chacun le loisir de les interpréter.

Je me suis très vite senti happé par le personnage, Incapable d’en détacher mes yeux. Comme si de rien n’était, tout naturellement, Je me suis assis sur un banc tout proche du penseur et j’ai tenté d’entamer avec lui, un dialogue silencieux. Je lui ai demandé son nom, son âge, à quelle période il avait vécu et comment fut sa vie ? Pour toute réponse, il m’opposa son silence, mais peut-être plus encore son indifférence en restant immobile et muet. Je lui ai alors parlé de moi, je lui ai donné mon nom, mon âge, ma profession, tous les critères signalétiques classiques qu’on renseigne sur les fiches d’hôtels... Rien n’y fit. Ce silence glacial, dura jusqu’à ce que je le quitte, à la fermeture des portes. Mais aussitôt sur le trottoir devant la sortie, j’eus conscience de l’impact considérable que cette rencontre aurait sur moi. Désormais, je ne pourrais pas en rester là et me contenter comme les millions de visiteurs précédents, du mutisme affiché et du reste imposé par le penseur. Je revins dès le lendemain et les jours suivants, toujours le soir, peu avant la fermeture, mû par cette volonté obsessionnelle : le faire parler, pour enfin avoir la réponse à ma question devenue existentielle : « A quoi pense-t-il ? »

Il m’était revenu à l’esprit le souvenir de ce joli conte d’Andersen « Le soldat de plomb » où le soir venu, les jouets d’un enfant s’animent et mènent en secret, à l’abri des regards humains, une vie normale. Et s’il en était de même pour les œuvres des musées, lorsqu’ils sont vidés de tous leurs visiteurs ? J’en étais persuadé, la proximité imminente de la fin de la journée pourrait inciter le penseur à baisser ses défenses et qui sait, à enfin sortir de sa prison de marbre. Je dus bien refaire une dizaine de visites, toutes spécifiquement dédiées au Penseur, sans que celui-ci ne daigne ou ne puisse émette un seul signe susceptible de m’encourager. Je continuais pourtant à y croire, et J’étais même parvenu à me convaincre de l’efficience évidente de la persévérance pour parvenir à mes fins. Mais, la vérité était là, indifférente à mes atermoiements. Elle tenait en ce bref constat : je n’avais pas progressé d’un iota.

Pourtant, que n’avais-je essayé pour amener le penseur à sortir de cette impasse où selon moi, il se trouvait ? Je me souviens lui avoir dit l’inutilité de s’enfermer dans des réflexions stériles, la nécessité de se libérer par la parole, en s’ouvrant aux autres, la nocivité du silence quand il est imposé, subi... Je me souviens lui avoir conseillé la lecture de certains ouvrages spécialisés dans le domaine des sciences humaines et certainement disponibles dans la librairie du musée… Un comble, je lui ai même parlé des vertus de certains massages d’inspiration indienne qui donnent, c’est établi, des résultats intéressants. Lui-même étant le fruit de longues manipulations, pourrait en éprouver les bienfaits et peut-être retrouver ainsi des émotions prénatales, primales. Mais cela ne servit à rien, toutes mes tentatives restaient vaines.

 

(Suite en 2018)

 

Sylvain Tahar

 


31/12/2017
0 Poster un commentaire

Le Crieur de nuit par Nelly Alard

Le Crieur de nuit  par Nelly Alard

 

Il est mort le père. Enfin ! Le père « dingue, complètement cinglé, bon à être enfermé », « le tyran domestique » qui a terrorisé  femme et enfants. La fratrie se retrouve au funérarium d'un village breton et la narratrice nous conte en sept chapitres la semaine des retrouvailles : des souvenirs tragiques d'une enfance à vomir aux préparatifs comiques pour l'enterrement quand il s'agit de faire cohabiter les ancêtres défunts dans des cercueils qui s'effritent. Tout cela entrecoupé de nombreux extraits d'un ouvrage d'Anatole Le Braz, La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, 

Les terreurs de l’enfance, un père fou à lier, cette « catastrophe naturelle », tout ça résumé dans un drôle d'euphémisme : «Ce n’est pas grave, mais tout de même.» Les gesticulations comiques du « capitaine fou », les comparaisons incongrues font rire aussi.

Dès les premières pages, on savoure le détournement ironique des clichés (« pas de quoi fouetter un chat. D’ailleurs, s’y l’on y songe, peu de choses justifient qu’on martyrise un félin. »)                       La narratrice ne s'épanche pas, se méfie de la pulsion, préfère la distance à l'émotionnel mais finit pas se lâcher dans un élan de tendresse et l'on savoure avec elle ce baiser héroique au père mort.    Là où l’on s’attendait à un cri de haine, on trouve une narratrice apaisée, le regard final tourné vers les étoiles, seul amour partagé avec le père.

Pour trouver la paix, la narratrice ne cherche pas à régler des comptes, elle  inscrit son histoire morbide dans un terroir.  L'amusant : « to be plouc or not to be plouc » du début laisse présager la réconciliation avec une lignée, la nécessité d’ancrer cette terrible histoire de la folie d'un père dans « la terre des prêtres et des morts ». On songe alors à Gwenaelle Aubry qui définit ainsi la Bretagne dans Personne, son livre tombeau sur un père schizophrène au style lyrique bien différent.

Certes, Nelly Alard décrit un monde féminin un peu sommairement divisé en deux : les filles « gorgées de  reconnaissance » paternelle qui avancent bien campées dans la vie et celles, sans cesse prisonnières du regard de l’autre, qui voient en rêve leur moi qui s'effrite. Et la mère dans tout ça ? . La narratrice se moque des psychanalystes, comparés un peu facilement à des curés (clin d'oeil à Michel Onfray?), et préfère nous glisser pudiquement entre deux blancs dans la page : « J'ai juste arrêté de manger pendant quatre ou cinq ans, environ ».   

On a rapproché l'écriture de Nelly Alard à celle d’Annie Ernaux : une forme d’écriture au scalpel, la même urgence de dire le plus honnêtement, le plus directement possible mais chez Annie Ernaux, la fille est adorée par un père doux et rêveur qui ne fait pas la loi et l'écriture  dit ouvertement le désir. L'écriture de Nelly Alard n'a pas besoin de chair pour parler du deuil : lucidité et vérité suffisent à sa renaissance.

 

Mona.

 


01/11/2017
0 Poster un commentaire