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Un passé révolu...

Un passé révolu …

C’était, j’en garde le souvenir intact, un dimanche de novembre, en milieu de matinée, il y a un peu plus de 20 ans. Ce dernier jour de la semaine, plus que tous les autres, je l’ai toujours invariablement associé à une forme de vacuité existentielle, solidement arrimée au fil des ans.

Ce dimanche donc, avait commencé en parfaite cohérence avec ma vie d’alors, je veux dire, sur un mode insipide et ennuyeux. Comme d’habitude, je m’étais levé sans joie ni tristesse. Que pouvais-je désirer d’autre à cette époque ? Peut-être simplement de vivre en toute plénitude une forme de paix intérieure que rien ne viendrait perturber, et sans doute aussi, correspondre à cette image onirique récurrente de mon propre corps se laissant doucement flotter sur les ridules d’une mer morte.

Encore en pyjama, les cheveux en désordre, le visage assombri par une barbe de 3 jours, chaussé de mes vieilles pantoufles usées à la corde, et les yeux dans le vague, je déambulais à pas lents et indécis dans les 40 m² de mon appartement de banlieue. L’angoisse des dernières heures du weekend allait, je le savais d’expérience bientôt réapparaître et avec elle ses effets dévastateurs sur mon moral.

Je me souviens précisément que le lendemain était le jour anniversaire de mes 33 ans et passé l’orgueil amusé d’atteindre cet âge Christique, la perspective de devoir répondre aux vœux de mes parents et au plus, de 2 ou 3 autres personnes, suscitait en moi un réel mais indéfinissable désagrément.

Ma journée avait donc débuté comme j’en avais pris l’habitude : par une sorte de torpeur invalidante qui m’habiterait jusqu’au coucher. La seule chose à laquelle je devais veiller étant de ne surtout rien faire. Mais ce vide qui me satisfaisait si bien, la vie l’a en horreur et c’est sans doute ce qui décida le téléphone à sonner. A cette époque, il était encore filiaire et la présentation des numéros n’existait pas. Je ne voulus pas céder à cette entrée par effraction de mon domicile et qui plus est, un dimanche, alors que je croyais avoir fait le nécessaire pour n’attendre rien ni personne !

Aussi, Je décidai de ne pas répondre et de laisser la sonnerie retentir bien qu’elle fut très agressive à mes oreilles. Au bout d’une dizaine de drings elle s’arrêta et j’en ressentis comme un soulagement, une victoire sur la brutalité de la vie.

Mais ce répit fut bref car une poignée de secondes plus tard, la sonnerie reprit de plus belle et toute aussi agressive. Contraint, Je décrochai, prêt à en découdre avec l’importun, mais à l’autre bout du fil, je reconnus la voix de mon cousin Edmond, l’un des rares membres de ma famille avec qui j’avais gardé contact.

A son ton, j’éliminais de suite la mauvaise nouvelle qui arrivait souvent par téléphone et qui gentiment énoncée pouvait vous ficher la journée en l’air.

Comme à son habitude, Edmond, qui voulait toujours valoriser plus que de mesure son message, me dit sur le ton à la fois énigmatique et supposé supérieur de celui qui possède une information que l’autre n’a pas : Sylvain, je te passe quelqu’un dont la voix ne devrait pas t’être étrangère, à toi de voir !

A l’autre bout du fil, une personne que j’étais donc censé reconnaître, et paraissant toute aussi satisfaite d’elle-même qu’avait pu le paraître mon cher cousin. C’était une voix d’homme pareille à celle de millions d’êtres vivant sur la même « planète-terre » que moi et cela aurait probablement dû à ses yeux suffire pour que subitement, à l’emporte-pièce je le reconnaisse et lui tombe dans les bras, même si nous n’étions qu’au téléphone, envahi d’une irrépressible émotion. Mais cela ne se passa pas ainsi.

Agacé mais avec quelques résidus très anciens de courtoisie et aussi tempéré par la présence de mon cousin aux côtés de mon interlocuteur non encore identifié, je répondis que je ne voyais pas et que je n’étais pas vraiment dans les dispositions d’esprit, un dimanche, si tôt, pour me livrer à un tel exercice.

Intimidé m’a-t-il semblé alors par mon ton peu amène, l’illustre inconnu rompit très vite l’insoutenable suspense et se présenta. C’était Gérard, un ami d’enfance perdu de vue depuis belle lurette.

Gérard qui tenait une cordonnerie de quartier dans un arrondissement chic de Paris. En apparence très satisfait de sa réussite sociale, il m’abordait avec la petite pointe de suffisance bourgeoise de ceux qui partis de rien estiment être arrivés à quelque chose !

Ah Gérard, c’était effectivement une personne qui avait beaucoup compté quand j’étais adolescent mais, c’était si loin ! Tandis qu’il débitait ses âneries convenues sur le chemin parcouru, les souvenirs encore frais qu’il conservait de cette époque et les sentiments d’amitié qui nous unissaient, je pensais : Dois-je me réjouir de le voir ressurgir d’un passé tellement révolu ? A quoi bon nous remémorer ces temps anciens pour devoir ensuite constater effarés les cicatrices de la vie ? Gérard continuait de parler, il ne faisait que cela et ne cherchait même pas à me questionner. Sans doute, cela viendrait- il plus tard. Pour l’heure, il se déversait.

Plus il avançait dans son monologue, plus je me distançais de lui, au point de ne plus l’écouter qu’en fond sonore. Cela dura ainsi cinq bonnes minutes, quand je refis brutalement surface alors qu’il avait dû répéter 2 fois la proposition que je redoutais d’un rendez-vous pour déjeuner et parler de tout cela.

Sans réfléchir, je lui répondis que ce serait avec joie et impatience. Nous convînmes donc d’une date et d’un lieu et, pour sécuriser le tout, nous échangeâmes nos téléphones.

Dois-je dire que le numéro que je lui donnai était fantaisiste et que figurant dans la liste rouge du bottin, il n’avait qu’une chance très infime de pouvoir me retrouver. Je ne suis ni fier, ni heureux d’avoir pu échapper à cette rencontre dont je n’attendais rien car je sais par expériences qu’il peut être vain, voire douloureux de vouloir à tout prix courir après le passé. Certains fossés sont infranchissables et mieux vaut ne pas s’y risquer. Je crois avoir acquis sur ce registre, une certaine sagesse.

Il me reste une question : Pourquoi et comment ce court épisode de ma vie : l’appel de mon cousin et l’échange avec Gérard ont-ils refait surface et si longtemps après ? Faut-il y voir l’âge aidant, le désir de revisiter mon histoire, ou peut-être, moins incertain La prémonition de ma propre fin ? Les fouilles archéologiques ne sont pas ma spécialité mais je subodore qu’on n’échappe pas à une forme d’évaluation de son propre parcours, c’est à voir….

Sylvain Tahar

 


06/01/2018
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Le penseur de rodin ... suite et fin

...Une nuit, alors que je dormais profondément, je fus réveillé par une étrange sensation, un sentiment diffus d’une présence immatérielle dans ma chambre. Sans allumer de suite ma lampe de chevet, (je supporte mal l’éblouissement provoqué par le jaillissement de la lumière), je me mis à inspecter de mon lit l’espace intérieur de ma chambre dont je connaissais et pour cause, chaque détail.

Ma première impression, malgré l’obscurité, fut que rien n’avait bougé, tous les meubles étaient à leur place, aucun ne manquait. Mais, changement de taille, le rai de lumière du bas de la porte de ma chambre ne diffusait plus que partiellement sa lueur habituelle, en provenance du lampadaire de rue. Une présence inconnue, silencieuse, inquiétante et en tout état de cause intruse était donc postée en face de moi obstruant la porte.

Je me suis empressé de saisir l’interrupteur de ma lampe de chevet et bien sûr, je mis du temps à le trouver, en proie à un réel mouvement de panique. Quand enfin, je parvins à faire la lumière, je fus sidéré de reconnaître le Penseur, toujours dans cette même position réflexive que le monde entier lui connaît. Il me regardait sans me voir, avec cet air perclus de solitude et de perplexité tant attaché à son nom-titre. Il s’était débarrassé de sa sellette et en avait par la même profité pour prendre les centimètres qui lui manquaient pour recouvrer une taille humaine.

Le caractère surréaliste de cette visite dans ma chambre, au milieu de la nuit, m’a de suite installé dans l’atmosphère des films d’épouvante. Mais mes références étaient ailleurs et J’ai très vite pensé à la figure mythique venue d’outre-tombe du « Commandeur » qui provoqué par « Don Juan » s’est déplacé un soir, jusque chez lui, pour l’emmener aux enfers.

J’ai aussi éprouvé, à cet instant précis, le sentiment de vivre un moment d’une rareté historique irréfutable, comme il ne s’en produit que très exceptionnellement dans une existence. Je ne me sentais pas le droit de reculer devant cette porte ouverte à l’inconnu, à ce monde de l’invisible avec qui, disent certains, nous cohabitons sans nécessairement en avoir conscience. Du reste, ce qui m’arrivait, ne l’avais-je pas moi-même initié, en visitant si souvent le Penseur dans sa propre demeure ?

Passée la stupeur et le silence nécessaire pour reprendre mes esprits, passé aussi ce moment où je me suis convaincu d’être toujours vivant, ma voix que je ne connaissais plus émit presque inaudible, un pitoyable : « vous ? ». La réponse se faisait attendre, mais si le penseur avait fait le déplacement jusque chez moi, ce ne pouvait pas être pour prolonger son mutisme du musée, il devait certainement avoir quelque chose en tête, comment pouvait-il en être autrement ?

Sa visite, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, avait un objet mais il fallait s’en assurer. Avait-il décidé une fois pour toutes de se murer dans le silence et de me le signifier ? Dans l’affirmative, par quels moyens pouvais-je le dissuader de poursuivre sur cette voie ? A moins que… Il pouvait aussi nourrir une colère à mon égard, celle d’un être qui a perdu sa tranquillité, dont l’existence aurait été troublée, perturbée par la curiosité malsaine d’un visiteur en mal d’émotions et qui forcerait en dépit de toutes les règles de bienséance, le passage en des lieux strictement privés.

Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, je reprenais confiance. S’il était venu pour se défaire de moi, il en aurait déjà largement eu le temps. Cinq bonnes minutes venaient de s’écouler depuis ma très pénétrante formule de bienvenue : « Vous ? ».

Son corps, inerte jusque-là, commença alors à donner des signes de vie intérieure. Il s’anima, d’abord imperceptiblement, puis avec ce naturel propre aux humains, il se déploya, confirmant par la-même son imposante stature. Le penseur était-il en train de me donner accès à cette relation tant recherchée ?

Mettant enfin un terme à un silence devenu insupportable, d’une voix lente et rocailleuse, le penseur commença à s’exprimer. D’abord, il me dit qu’il était né à Meudon, dans l’atelier d’artiste de son géniteur, que sa gestation avait duré plus de deux ans, Rodin ayant abandonné plusieurs fois son œuvre pour la reprendre ultérieurement. Le décès de son père survenu il y avait plus de 50 ans avait été très douloureux et il peinait aujourd’hui encore à s’en remettre. De plus, avoir dû quitter sa maison natale à Meudon pour la rue de Varenne n’avait pas arrangé son moral et il avait depuis sombré dans une forme de dépression que personne parmi les millions de visiteurs ou même les conservateurs du musée n’avait jusqu’ici décelée. Sa vie était donc confortable mais dénuée de sens.

Il y aurait, à l’écouter, beaucoup à dire pour informer le monde des vivants sur les duretés de la vie des œuvres qui ne sont ni tout à fait humaines ni tout à fait matérielles. Tandis qu’il me parlait, je vis une larme couler sur son visage. Elle avait la beauté scintillante d’une perle de rosée. Penseur ne chercha pas à la dissimuler.

J’étais ému comme jamais je ne le fus. J’étais en train de vivre à ce moment précis, la validation d’une conviction à la fois intuitive et poétique, qui envisage dans le sillage de Lamartine, que « les objets inanimés ont une âme qui s’attache à leur âme et leur donne la force d’aimer ».

Que pouvais-je lui dire ? Quel réconfort lui apporter, en dehors d’une écoute bienveillante et chaleureuse ? Nous en étions là, au bout de deux heures d’un échange inoubliable au cours duquel, Penseur s’était exprimé librement et avec force détails. 

Le silence de la nuit s’était à nouveau installé et je sentis confusément que notre échange était arrivé à son terme, qu’il nous fallait conclure, le jour n’allait pas tarder à se lever. Je lui proposai alors de devenir son ami pour toujours, son confident, son frère d’élection. Il accepta et avant de partir, il me fit la promesse que nous nous reverrions sans préciser ni dates ni lieux.

Penseur tint sa promesse et le fil du dialogue ne s’est jamais rompu entre nous. D’autres échanges, d’autres rencontres ont eu lieu, riches, chaleureuses et libres car toutes en dehors des contraintes du calendrier.

Jusqu’à ce jour de l’année dernière où victime d’un infarctus, je suis passé de l’autre côté, celui du royaume des morts et contre toute attente, Je m’y sens bien. Ce monde dit « des ténèbres » a pansé les blessures de ma vie terrestre et j’y trouve les espaces qui m’ont tant manqué de mon vivant. Ici, la matérialité n’a pas sa place et tout est virtuel donc possible. Les conflits n’ont pas lieu d’être et lorsqu’une ombre paraît elle se dissipe aussitôt par la force de l’esprit, car lui seul prévaut.

Aujourd’hui, pour en revenir à l’énigme de la création artistique à l’origine de ma rencontre avec Penseur, je sais la prévalence de la liberté. C’est elle qui délie l’artiste-créateur de ses contraintes et libère son esprit.

Le malheur de Penseur fut qu’on l’enferma dans une prison dorée habitée seulement par des morts qui l’étaient vraiment. Désormais, nous poursuivons nos rencontres, elles ont gardé le même intérêt des premières fois et ont gagné en spontanéité car nous sommes désormais du même côté de la barrière. Nous nous voyons quand nous en avons envie, toujours avec une joie profonde. Mais Penseur est resté prisonnier dans son musée et c’est peut-être dans cette direction qu’il faudrait rechercher le sujet de sa si longue et si mystérieuse réflexion.

 

Sylvain Tahar

 


02/01/2018
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Le Penseur de Rodin - 1ère partie

Comment percer le mystère de la création artistique, faire parler les œuvres, leur donner sens ? Toute personne ayant de l’intérêt pour les arts s’est nécessairement un jour posée la question et bien sûr, je n’y ai pas échappé. Pour moi, ce fut à l’occasion de ma première visite au musée Rodin et j’en conserve aujourd’hui encore un souvenir intact.

C’était en des temps forts reculés de ma vie, j’étais jeune, je découvrais les arts et j’avais une réelle appétence de savoir dans ce domaine… Je connaissais Rodin pour son talent, mais aussi, moins à son avantage, pour sa mauvaise réputation concernant Camille Claudel, son élève devenue par la suite son amante.

J’arpentais donc chaque pièce du musée avec lenteur et curiosité. Puis, alors que je me laissais porter par l’atmosphère sanctuarisée du lieu, je suis entré dans une salle dont l’espace paraissait exagérément grand, eu égard au faible nombre de visiteurs présents… Un peu à l’écart, je reconnus très vite le célèbre penseur de Rodin. Il n’avait pas la taille qu’on lui connaît dans d’autres lieux, ici, il ne devait pas excéder 70 cm. Il était juché sur une sellette, plaçant ainsi son visage à hauteur du mien.

J’ignore encore pour quelles raisons, je me suis posté si près face à lui et pourquoi je l’ai examiné avec une telle attention. Bien sûr, au départ, c’est l’œuvre que j’observais dans ses moindres détails. Mais le personnage avait de quoi intriguer : Il était entièrement dénudé et doté d’une musculature hors normes. Cependant, la force qui émanait de ce corps ne semblait lui être d’aucun secours pour répondre au questionnement dans lequel il paraissait plongé.

Assez rapidement et sans intention consciente, je suis passé d’une observation intuitive de l’œuvre à une autre, plus profonde, en tentant de percer son mystère. J’ai donc entrepris de sonder son âme, à travers l’expression de son visage que je n’avais jamais approché de si près.

Un fait étonnant retint mon attention : l’homme représenté était doté d’une fine moustache qui lui conférait, malgré sa nudité, une forme d’urbanité. Debout, face à lui, je le regardais crânement espérant qu’il cèderait à son indifférence forcément feinte, et tournerait enfin ses yeux vers moi. Mais rien n’y faisait, il restait imperturbable, oserais-je dire de marbre ? De quelle couleur étaient ses cheveux, sa peau ? Quel pouvait-être le timbre de sa voix ? Etait-il étranger ? J’étais bien incapable de le dire car Rodin, comme à son habitude n’a jamais commenté ses œuvres, laissant à chacun le loisir de les interpréter.

Je me suis très vite senti happé par le personnage, Incapable d’en détacher mes yeux. Comme si de rien n’était, tout naturellement, Je me suis assis sur un banc tout proche du penseur et j’ai tenté d’entamer avec lui, un dialogue silencieux. Je lui ai demandé son nom, son âge, à quelle période il avait vécu et comment fut sa vie ? Pour toute réponse, il m’opposa son silence, mais peut-être plus encore son indifférence en restant immobile et muet. Je lui ai alors parlé de moi, je lui ai donné mon nom, mon âge, ma profession, tous les critères signalétiques classiques qu’on renseigne sur les fiches d’hôtels... Rien n’y fit. Ce silence glacial, dura jusqu’à ce que je le quitte, à la fermeture des portes. Mais aussitôt sur le trottoir devant la sortie, j’eus conscience de l’impact considérable que cette rencontre aurait sur moi. Désormais, je ne pourrais pas en rester là et me contenter comme les millions de visiteurs précédents, du mutisme affiché et du reste imposé par le penseur. Je revins dès le lendemain et les jours suivants, toujours le soir, peu avant la fermeture, mû par cette volonté obsessionnelle : le faire parler, pour enfin avoir la réponse à ma question devenue existentielle : « A quoi pense-t-il ? »

Il m’était revenu à l’esprit le souvenir de ce joli conte d’Andersen « Le soldat de plomb » où le soir venu, les jouets d’un enfant s’animent et mènent en secret, à l’abri des regards humains, une vie normale. Et s’il en était de même pour les œuvres des musées, lorsqu’ils sont vidés de tous leurs visiteurs ? J’en étais persuadé, la proximité imminente de la fin de la journée pourrait inciter le penseur à baisser ses défenses et qui sait, à enfin sortir de sa prison de marbre. Je dus bien refaire une dizaine de visites, toutes spécifiquement dédiées au Penseur, sans que celui-ci ne daigne ou ne puisse émette un seul signe susceptible de m’encourager. Je continuais pourtant à y croire, et J’étais même parvenu à me convaincre de l’efficience évidente de la persévérance pour parvenir à mes fins. Mais, la vérité était là, indifférente à mes atermoiements. Elle tenait en ce bref constat : je n’avais pas progressé d’un iota.

Pourtant, que n’avais-je essayé pour amener le penseur à sortir de cette impasse où selon moi, il se trouvait ? Je me souviens lui avoir dit l’inutilité de s’enfermer dans des réflexions stériles, la nécessité de se libérer par la parole, en s’ouvrant aux autres, la nocivité du silence quand il est imposé, subi... Je me souviens lui avoir conseillé la lecture de certains ouvrages spécialisés dans le domaine des sciences humaines et certainement disponibles dans la librairie du musée… Un comble, je lui ai même parlé des vertus de certains massages d’inspiration indienne qui donnent, c’est établi, des résultats intéressants. Lui-même étant le fruit de longues manipulations, pourrait en éprouver les bienfaits et peut-être retrouver ainsi des émotions prénatales, primales. Mais cela ne servit à rien, toutes mes tentatives restaient vaines.

 

(Suite en 2018)

 

Sylvain Tahar

 


31/12/2017
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Le Crieur de nuit par Nelly Alard

Le Crieur de nuit  par Nelly Alard

 

Il est mort le père. Enfin ! Le père « dingue, complètement cinglé, bon à être enfermé », « le tyran domestique » qui a terrorisé  femme et enfants. La fratrie se retrouve au funérarium d'un village breton et la narratrice nous conte en sept chapitres la semaine des retrouvailles : des souvenirs tragiques d'une enfance à vomir aux préparatifs comiques pour l'enterrement quand il s'agit de faire cohabiter les ancêtres défunts dans des cercueils qui s'effritent. Tout cela entrecoupé de nombreux extraits d'un ouvrage d'Anatole Le Braz, La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, 

Les terreurs de l’enfance, un père fou à lier, cette « catastrophe naturelle », tout ça résumé dans un drôle d'euphémisme : «Ce n’est pas grave, mais tout de même.» Les gesticulations comiques du « capitaine fou », les comparaisons incongrues font rire aussi.

Dès les premières pages, on savoure le détournement ironique des clichés (« pas de quoi fouetter un chat. D’ailleurs, s’y l’on y songe, peu de choses justifient qu’on martyrise un félin. »)                       La narratrice ne s'épanche pas, se méfie de la pulsion, préfère la distance à l'émotionnel mais finit pas se lâcher dans un élan de tendresse et l'on savoure avec elle ce baiser héroique au père mort.    Là où l’on s’attendait à un cri de haine, on trouve une narratrice apaisée, le regard final tourné vers les étoiles, seul amour partagé avec le père.

Pour trouver la paix, la narratrice ne cherche pas à régler des comptes, elle  inscrit son histoire morbide dans un terroir.  L'amusant : « to be plouc or not to be plouc » du début laisse présager la réconciliation avec une lignée, la nécessité d’ancrer cette terrible histoire de la folie d'un père dans « la terre des prêtres et des morts ». On songe alors à Gwenaelle Aubry qui définit ainsi la Bretagne dans Personne, son livre tombeau sur un père schizophrène au style lyrique bien différent.

Certes, Nelly Alard décrit un monde féminin un peu sommairement divisé en deux : les filles « gorgées de  reconnaissance » paternelle qui avancent bien campées dans la vie et celles, sans cesse prisonnières du regard de l’autre, qui voient en rêve leur moi qui s'effrite. Et la mère dans tout ça ? . La narratrice se moque des psychanalystes, comparés un peu facilement à des curés (clin d'oeil à Michel Onfray?), et préfère nous glisser pudiquement entre deux blancs dans la page : « J'ai juste arrêté de manger pendant quatre ou cinq ans, environ ».   

On a rapproché l'écriture de Nelly Alard à celle d’Annie Ernaux : une forme d’écriture au scalpel, la même urgence de dire le plus honnêtement, le plus directement possible mais chez Annie Ernaux, la fille est adorée par un père doux et rêveur qui ne fait pas la loi et l'écriture  dit ouvertement le désir. L'écriture de Nelly Alard n'a pas besoin de chair pour parler du deuil : lucidité et vérité suffisent à sa renaissance.

 

Mona.

 


01/11/2017
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Soumission de Michel Houellebecq

Méfions-nous des littéralistes, c’est toujours ceux-là qui brûlent les livres.

 

« C'est pas le moment de chroniquer Houellebecq » nous dit Christine Angot qui a adressé son « merde à celui qui le lira » à la sortie du roman. Ainsi, ce serait un roman qui salit, pas loin d'un outrage à la morale publique. On songe à l'époque où l'on condamnait les poètes maudits et à Baudelaire qui n'avait pas peur de dire: « dans ce livre atroce, j'ai mis toute ma haine ».

 

Alors, pourquoi nous asséner cette  conception moralisatrice de la littérature ? Houellebecq serait amoral et dénué de toute humanité, ne se soumettrait pas aux normes littéraires ? Les prudes critiques s'offusquent qu'on  parle de l'affaissement des chairs (en parfaite résonance pourtant avec l'avachissement de la culture occidentale que Houellebecq aime tant décrire) et de « sécheresse vaginale » (la belle affaire) . 

                                                                            

Et puis d'autres n'aiment pas que Houellebecq « raille l'antiracisme, les universitaires, ceux qui essayent de trouver quelque chose derrière la réalité » Ah! Ça oui, il raille.       Il raille les intellectuels peine-à-jouir, le prêt à penser, les journalistes, la droite libérale, les gender studies, la méritocratie républicaine, l'inculture de Le Pen, l'héritage républicain recyclé par le FN, la gauche tétanisée par son antiracisme, l'humanitarisme «poisseux» des catholiques, la politique pro-arabe de la France depuis de Gaulle, l'amour des pétrodollars qu’il faut «caresser dans le sens du poil » (« ça vous dit quelque chose la générosité du Qatar? »), l'humanisme «soft » et sa «version hard », le communisme, le fascisme («tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes»), le patriotisme («les nations dans leur ensemble n'étaient qu'une absurdité meurtrière... de là découlaient semblait-il le nihilisme, l'anarchisme et toutes ces saloperies »), les islamogauchistes («une tentative désespérée de marxistes décomposés, pourrissants pour se hisser hors des poubelles de l'histoire en s'accrochant aux forces montantes de l'Islam»...) Oui, on rit. Alors, on peut être mal à l'aise avec "la surface plane d'un miroir où l'on se voit" mais ce sont les français que l'on y voit, bien plus que les musulmans. Serait-ce que regarder dans le miroir, en France on n'aime pas?                      Qu'y voit-on dans le miroir de Soumission? La médiocrité des élites françaises, les français lâches qui se soumettent aux plus forts : pas la botte mais l'argent, ce que Houellebecq qualifie d’«acte pour ainsi dire de collaboration ». (En Allemagne, on a adoré le roman).

 

On accuse Houellebecq de faire du superficiel, de se contenter du symptôme. Bien peu d'attention tout de même : le dernier chapitre est entièrement écrit au conditionnel.       Il s'agit donc bien d'un fantasme, fantasme de soumission, exploré par un romancier et non par un sociologue.                                                                                                                                   Et le point de vue en littérature alors? Celui qui nous dit l'inanité des choses, qui vomit sur les idéaux humanistes (dont sa «putain de névrosée de mère» est issue), qui nous dit sa délectation morbide, sa hantise du suicide (là aussi en parfaite résonance avec tous les auteurs de livres sur le suicide de l'occident cités par le personnage, Rediger), celui qui nous confie sa déchéance et ses défaillances, c'est un narrateur en proie à l'ennui baudelairien, le double de Huysmans, justement l'objet d'étude du narrateur universitaire. C'est le point de vue d'un grand dégoûté qui interroge de manière lancinante sa présence au monde («qu'est-ce que je fais là?» ou bien « je n'ai même pas d'Israël où aller.») On lit l'histoire d'un narrateur en proie à l'épuisement vital, au renoncement de la volonté, qui trouve son ultime jouissance dans la soumission totale. Fantasme aussi d'une soumission aux valeurs patriarcales pour un narrateur qui s'émerveille devant la famille juive unie de Myriam : « une tribu familiale soudée; et par rapport à tout ce que j'avais connu c'était tellement inouï que j'avais beaucoup de mal à m'empêcher d'éclater en sanglots ».                                                                                                                  A la recherche donc d'une structure perdue (« comment surmonter la perte? » s’interroge le narrateur). C'est bien à une structure, à « une épine dorsale » qu'il finit par se soumettre avec délice : le prosélytisme « simple et structuré » des discours envahissants de Rediger. Seulement, cette structure, ce n'est plus le catholicisme exsangue qui l'offre, c'est l'Islam. L'islam dans Soumission, c'est un mélange incongru de wahhabisme saoudien et d'Islam politique à la Turque, fiction oblige : retour aux valeurs traditionnelles très proche de la révolution conservatrice prônée par le musulman Afro-Américain, Louis Farrakhan lors de sa marche d'un million d'hommes. D'où le cri du cœur du narrateur qui résonne dans tout le livre : « Fuck autonomy» (une mère autonome et égoïste, le narrateur connaît, Houellebecq aussi). Vive la soumission donc.  L'Islam pour le narrateur, ce n'est pas la soumission à Dieu (sens originel du mot Islam) mais la soumission au réel : «l'Islam accepte le monde tel qu'il est». Parfait pour un idéaliste déçu. Aux orties l'aspiration chrétienne à un au-delà meilleur. Le réel selon Houellebecq, c'est le langage du corps (la baise, la bouffe). Le narrateur bande dans le vide mais il bande quand même encore un peu. Délicieuse ironie : le rigorisme, si haïssable à nos yeux, des mœurs musulmanes se révèle beaucoup plus jouissif que le christianisme. Il ne réprime pas les pulsions, il leur donne un cadre : en bon musulman, il pourra jouir de ses épouses et elles pourront même avoir 15 ans. Déjà dans Mars, Fritz Zorn comparait les mérites de l'Ancien testament et du nouveau et entre le dieu qui récompensent Abraham par des chameaux et celui qui offre le royaume des cieux, il préférait le dieu qui permet la jouissance terrestre ancrée dans la vie. Phobie de l'Islam alors?

Houellebecq détricote, s'attaque aux mythes fondateurs de notre civilisation. A nous qui canonisons tant nos Lumières, il nous raconte que la soumission à l'Islam liberticide, c'est le salut. Tout ce que l'on révérait, la sacro-sainte autonomie de l'individu, part en fumée. Par un renversement inouï des perspectives, le péril de l'islamisation, devient « le nouvel âge d'or ». Alors la fatwa, ou plutôt l'anathème, contre Houellebecq vient-elle vraiment de l'islam? Les pays musulmans verraient-ils d'un si mauvais œil les musulmans devenir les maîtres du monde? Seuls les islamistes vont finir par croire les accusations d'islamophobie : ils ne savent pas lire.

Etrange pouvoir de la littérature que ces fascinants jeux de miroir, ce basculement ironique. Pourtant, «nous étions sincères » dit le narrateur. Livre ironique et sincère à la fois donc. Merci à Houellebecq de nous dire son amour de la littérature qui, elle seule, permet d'aussi étonnantes mises en abîme : « l'auteur a eu cette idée brillante : raconter dans un livre condamné à être décevant, l'histoire d'une déception. Ainsi, la cohérence entre le sujet et son traitement emporte l'adhésion esthétique... »

 

Insoumis donc, ne nous laissons pas intimider par tous les littéralistes. C'est toujours ceux-là qui brûlent les livres!

 

Mona.

 

 


01/11/2017
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